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Elmet, Fiona Mozley (par Catherine Blanche)

Ecrit par Catherine Blanche 05.05.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Joelle Losfeld, Iles britanniques, Roman

Elmet, Fiona Mozley, janvier 2020, trad. anglais, Laetitia Devaux, 237 pages, 19 €

Edition: Joelle Losfeld

Elmet, Fiona Mozley (par Catherine Blanche)

 

Ce récit, qu’on prendrait de prime abord pour un conte aux accents bucoliques s’avère être un brûlot social, une tragédie des temps modernes.

Le Comté du Yorkshire est le lieu d’enfance de Fiona Mozley. C’est aussi celui où se déroule cette histoire.

Pas un hasard assurément.

Il suffit de fouiner un peu dans les cinquante dernières années de ce coin d’Angleterre pour mesurer l'ampleur de sa paupérisation : fermetures de sites industriels, âpres luttes de classe, révoltes ouvrières musclées, chômage de père en fils ; alcool et misère ravageant le pays. Il s'y ajoute des « faits divers » donnant froid dans le dos : violeurs et éventreur ont abreuvé ces terres avec des larmes et du sang. Des faits qui ne peuvent que hanter longtemps les esprits et générer des peurs…

Ce conte en semble imprégné : une ombre d’homme aperçue sous un pont ; disparitions de deux jeunes gens ; des corps retrouvés au bord d’une rivière. Noyade ? Assassinat ?

C’est aussi le pays d’Elmet, pays de brumes, landes et légendes ; pays des sœurs Brontë. Et cela se ressent. Le conte flirte avec le roman gothique : Un lourd passé à déchiffrer, une nature sauvage omniprésente, des forces alentours en clair-obscur. Un climat délétère (comme larvé et d’autant plus inquiétant) est vite perçu, humé – tel un parfum entêtant.

Les premiers pas se font pourtant dans une campagne paisible aux premiers jours de l’été. Un père et ses deux enfants avec le beau projet d’une maison sur un terrain tranquille en haut de la colline. Le ciel est limpide et l’on se laisse volontiers dériver au gré des soirs qui défilent, des martinets dans le ciel et des plantations d’arbres fruitiers.

Un rêve champêtre pour une vie simple contre la forêt : [Papa] « identifia sans tarder les arbres autour de chez nous. […] Le bosquet remontait à bien avant notre arrivée, […] l’arbre mère avait plus de deux siècles. Son écorce était dure comme l’ambre ».

C’est le gamin de 14 ans qui parle ; Daniel, encore plein d’innocence et si doux. Il raconte, et sa petite musique est vaillante, parfois poétique, toujours précise ; surtout limpide, comme on dirait d’une belle eau. Quel délice de se laisser porter au fil des pages – les toutes premières, au gré de ce courant apaisant…

Mais un courant d’eau ça suit son cours et ça se modifie : des grumeaux sales vont bientôt s’immiscer dans le flux du gentil ruisseau et le transformer en rivière charriant des alluvions grossières et déplaisantes. Et cela ne s’arrête pas là. La rivière s’élargit, grossit encore, devient torrent tumultueux.

Les faits s’égrènent par touches et impressions légères. Il y a ceux relatés du passé (une poursuite sur une plage qui fait frémir, avec de jeunes voyous cruels) et comme un mouvement irréversible. La visite surprise de Price le possédant (gros propriétaire terrien) en est un des éléments.

« Faut pas déconner avec Price, ça non. Y en a beaucoup parmi nous qui aimeraient le remettre à sa place, mais personne ose ».

Le père de Daniel (si bon père soit-il) est une force brutale.

On perçoit Cathy, la sœur aînée de 15 ans, déjà bien loin de son enfance (sa joliesse attire les prédateurs comme le miel attire les mouches).

La mainmise du Destin avec au-dessus une chape de plomb.

Les dés sont-ils jetés ?

Seul, le tendre Danny tire son épingle du jeu. Sa fraîcheur d’âme, le regard un peu décalé qu’il pose sur toutes choses – même les plus sévères, apporte l’ouverture, la clarté qui nous laisse à penser que tout n’est peut-être pas encore joué. Ou perdu. Peut-être !

Un monde âpre d’un côté et la petite musique de l’enfant de l’autre.

C’est la vraie originalité du récit.

Avec une conduite très habile.

L’écriture distille les phrases avec finesse, suggère plus qu’elle n’impose. Une plume à la pointe sèche et sobre, avec parfois – comme on dit d’un bon vin – quelques notes fleuries :

« J’avais les yeux grands ouverts, encore emplis de la lumière marbrée qui avait brillé toute la journée à travers les feuilles frémissantes ».

Un premier roman plus que prometteur.

Traduction excellente de Laetitia Devaux.

 

Catherine Blanche

 

Fiona Mozley est née en 1988 à Hackney (quartier de l’est londonien), mais a grandi à York et a étudié à Cambridge avant de déménager à Buenos Aires pendant un an – sans parler espagnol. Après avoir brièvement travaillé dans une agence littéraire à Londres, elle est retournée à York pour terminer un doctorat en études médiévales. Elle a été la surprise du Man Booker Prize 2017.

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A propos du rédacteur

Catherine Blanche

 

Catherine Blanche

Après une Capacité en Droit et quelques débuts chaotiques, s'est passionnée pour le Théâtre (Molière, Musset, Péguy, etc), le yoga qu'elle enseigne, le shiatsu.... et bien sûr la littérature.