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Échelles, Alain Wexler

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 12.05.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Echelles, Les écrits du Nord, éd. Henry

Ecrivain(s): Alain Wexler

Échelles, Alain Wexler

 

Échelle de Richter, échelle de toit, échelle de Jacob, échelles d’évaluation, échelle de fortune, échelle du bonheur même entend-on curieusement en ce 21e siècle… (Quelques degrés) sous-titre le poète-éditeur Alain Wexler pour annoncer la magnitude générale de ce recueil publié dans la collection Les Écrits du Nord aux Editions Henry, Échelles. Quelle énergie libère ces poèmes et quelles échelles gravissent-ils pour dénicher les mots, « des œufs entre les dents » cueillis dans l’arbre d’altitude, jusqu’à nous embarquer jusqu’aux hauteurs de la genèse, du poème absolu ?

Poésie de magnitude générale : celle des échelles poétiques – géolocalisable : l’échelle de l’arbre, qui « s’enfonce dans la fourche aux oiseaux » ; musicale ; échelle de la nuit ; de la hauteur féminine (« l’échelle, timide de nature / Procède par degrés. / Ensuite, la femme / Devient l’échelle de l’homme ») ; télescopique ; l’échelle empruntée par l’escalier ; l’échelle des jambes… – notre vie courante n’est-elle pas ainsi affaire de quelques degrés, mesure de marches enjambées, osées, manquées, perceptions graduées ou de dégradés dans le cercle chromatique de nos existences où chacun rame pour tenter d’avancer ?

Comme l’échelle, la barque (titre des premiers textes du recueil) monte vers le ciel. Toit retourné, cette « cage aux vents » élève le rameur accouplé avec elle, et nous emporte vers l’appel du Large, brisant les miroirs, dans le balancement du dénuement. La géométrie de l’espace du poème trace encore ici dans la configuration de son mobilier vivant (les choses, les mots, les éléments) une invitation à gravir l’arbre de nos vies, révélé dans le souffle, les mouvements de sa respiration, de son apparente immobilité à son ascension entre les branches. Même La chaise (titre du deuxième ensemble de textes du recueil) est traversée d’ondes et d’ondulations plaçant l’occupant dans les vibrations de l’espace, le géolocalisant, chaise quasi-personnifiée prêtant ses bâtons au corps plié en deux qu’elle épouse, entre l’ombre et la paille, se pliant « aux quatre volontésDe son soleil et double Avant qu’il ne se lève ».

Le retour de vers identiques dans la trame des poèmes fixe le recueil Échelles à un point d’ancrage, dans « l’étau du ciel et de l’eau », d’où l’appel du Large s’appuie pour défier « l’assaut des lignes verticales ». Les mêmes vers vont et reviennent, comme on monte et descend les barreaux de l’échelle, les mêmes lignes se tendent et apparaissent dans l’étendue à l’horizon, comme la barque tangue ou roule, comme nos vies ressassent leurs mêmes items transcendés par le courant, le jus que l’on y a installé, continu / alternatif. Nous irons, du « bas de l’échelle » jusqu’aux hauteurs de la génèse, quitte à « mourir au-dessus de ses moyensmourir sur une grande échellemourir plus haut que son cul » (pour reprendre un vers de Claude Seyve, co-animateur à ses débuts de la revue de poésie Verso (« VR/SO ») avec l’ami Alain Wexler) (1).

La femme n’est pas absente de cette orchestration des magnitudes poétiques, ainsi « une femme hautaine » face à qui l’homme animé sur son échelle, en place de son statut grandeur nature, parvient à bousculer l’ordre (institué, réglementé), non sans ironie, non sans humour (question de point de vue, de degrés de perception, de hauteur de vue…) – toises fébriles de la rencontre… Il arrive que l’échelle, personnage à part entière, intercède, devienne entremetteuse, médiatrice, ainsi

 

« Quand il aborde une femme hautaine,

Il se fait laveur de vitres,

Elle derrière la vitre

Lui debout sur l’échelle

Pour la regarder d’en haut.

L’échelle, timide de nature,

Procède par degrés.

Ensuite, la femme

Devient l’échelle de l’homme.

À l’amont des lignes verticales

Qu’elle nie et barre à chaque note

L’échelle, l’épouse de l’homme,

Défie le mur d’un jardin ».

 

Ce recueil d’Alain Wexler, poète et aussi revuiste dirigeant Verso, s’inscrit à point dans la ligne des Éditions Henry qui nous ont habitués à la publication de textes poétiques remarquables par leur belle tenue et leur originalité.

D’une cohérence d’un bout à l’autre, déployant dans le corps et les mouvements du poème une configuration rappelant la marche graduée de l’échelle, cet opus construit subtilement nous offre une mise en scène de nos existences quotidiennes, jouées par degrés, où la fourche de l’arbre prête de tomber est aussi prête de s’envoler ; où la traversée de l’ombre côtoie celle du Large ; où oscillent nos existences tentées par la chute, appelées par les cimes ; au pied du mur, en haut de l’échelle… De la géométrie à la métaphysique, tous les degrés de l’existentiel peuvent, avec poésie, être gravis…

 

« Quand l’homme ne trouve pas de fruits dans l’arbre,

Il les cueille sur l’échelle,

L’homme étreint l’échelle au pied du mur

Où battent la mer, la source et les arbres.

L’homme monte entre les branches

À la poursuite de la musique,

Puis l’échelle pousse la fenêtre,

La musique s’élève par degrés

L’homme déniche l’oiseau

Avec l’œuf de la source

L’homme saisit l’œuf entre les dents

Et redescend ».

 

Ces échelles, oui, que l’on gravit pour dénicher les mots, des œufs que l’on serre entre les dents, sont celles de la genèse, du poème absolu.

Les feuillets de poèmes de ce recueil déclinent de petites histoires exquises, mettant en scène la poussière, l’araignée, l’abeille, l’essaim, la comète, le marteau…

 

« Se peut-il qu’à partir d’une si petite chose

On en produise d’aussi grandes ? »

 

Les vies minuscules fabriquent ici le miel savoureux de poèmes parfumés par les embruns des courants qui s’infiltrent dans nos vies. Dans ce parti pris des choses, maintenu par les tenailles dans l’étau à l’air libre du poème, un zeste de fable se hume parfois, offrant sa morale douce en guise de dessert :

 

« Un marteau bat le mur de ta conscience

Où est fiché depuis longtemps ce clou rouillé.

La cause est dans le temps qui tord ses pointes ».

 

ou encore :

 

« L’oreille est une ruche

Où la rumeur du présent

Se mêle à celle du souvenir.

L’oreille ne cesse d’ouvrir cette brèche

Dans l’enceinte de la ruche,

Maison au bout des doigts.

Les huissiers qui font irruption

Confisquaient les meubles et les provisions

Et donnent un nouveau délai de paiement.

Les convictions de l’abeille

s’en trouvent renforcées.

Rien ne compte que la nécessité ».

 

Si « la main » revient souvent, dans ce recueil, tenir et secouer les échelles de perception positionnant le poème, sans doute est-ce pour mieux agiter et faire tourner les effets de miroir aux alouettes du réel, par le marteau accrocher les mots cueillis entre les dents sur l’échelle de nos « petites grandeurs » et les fixer d’un clou pour les garder en tête – tête entre les mains – « la mâchoire des jambes » et les tenailles de nos désirs.

 

Murielle Compère-Demarcy

 

(1) Cf. in Décharge n°170, Que devient Claude Seyve ? par Christian Degoutte (p.22-24 et sq. ad. p.33 pour le dossier que Décharge lui consacre dans ce numéro), juin 2016.

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A propos de l'écrivain

Alain Wexler

 

Alain Wexler est né à Ambert dans le Puy de Dôme. Il dirige et imprime la revue Verso depuis 1977. Il vit dans le Beaujolais et se partage entre le travail pour la revue et les régions qu’il aime parcourir à vélo ou à pied (Grèce, Auvergne, vallée de la Loire…). Il anime régulièrement des lectures de poésie à Paris et à Lyon.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021