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Du cloître à la place publique, présenté par Jacques Darras

Ecrit par Patryck Froissart 09.02.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Gallimard

Du cloître à la place publique, septembre 2017, 530 pages, 10 €

Ecrivain(s): Jacques Darras Edition: Gallimard

Du cloître à la place publique, présenté par Jacques Darras

 

Cet opus est entièrement consacré, comme l’indique son sous-titre, aux œuvres en langue d’oïl (picard) des Poètes médiévaux du nord de la France aux XIIe et XIIIe siècles, dont Jacques Darras présente ici sa propre traduction en français moderne.

Excellente initiative dont l’auteur de la compilation/traduction lui-même s’étonne qu’elle n’ait pas paru nécessaire jusqu’ici.

Pourquoi personne n’avait-il encore rassemblé les textes médiévaux en langue d’oïl les plus remarquables, dans un seul et même ouvrage ? Pourquoi nulle anthologie n’avait-elle conduit le lecteur d’aujourd’hui jusqu’à eux, par le biais d’une traduction sensible à la langue ancienne ?

Le corpus regroupe les compositions de poètes se répartissant géographiquement dans cette grande région définie administrativement en 2015 qui réunit le Nord et la Picardie, avec pour centre de rayonnement culturel, durant les siècles concernés, la ville d’Arras.

On découvre ici la grande variété des structures poétiques et narratives de cette époque, ainsi que les thématiques spécifiques du contexte socio-culturel.

De Philippe de Rémi, sieur de Beaumanoir, on lira avec intérêt les Oiseuses, ou Resveries, à la construction très particulière, « en trois segments, équivalant à un alexandrin disposé sous la forme d’un octosyllabe coupé en deux dont les moitiés riment entre elles et d’un tétramètre disposé au-dessous et rimant avec les deux segments suivants ».

Si ne faites garde,                               vous allez perdre

tout votre argent

Bien sais, l’argent                           meut maintes gens

en convoitise

 

Du même Philippe de Rémi, le curieux corpus des « Fatrasies d’Arras », pièces en vers (onzains composés de six pentasyllabes et de cinq heptasyllabes), poèmes absurdes préfigurant, avec quatre siècles d’avance, les textes en écriture automatique des surréalistes.

 

Tripe de moutarde

Sur le cul de sa tante

Faisait la musarde

Et un œuf se farde

Evitant qu’il n’arde

D’un pet de putain ;

Telle, la chanson d’Audain.

Lors surgit l’outarde,

La commère Berthain,

Et une truie gaillarde

Portant moustiers en son sein.

 

Plus lyriques, toujours de Philippe de Rémi, Les Saluts à refrains, dont l’émouvant Lai d’amour.

Cela me fait bien soupirer

qu’elle ne m’aime pas

 

Toujours fus-je en votre abandon

comme en prison

 

Après Philippe de Rémi, Jacques Darras présente Conon de Béthune et ses Chansons, strophes nostalgiques, sur le ton des regrets, que le poète adresse à sa belle Dame, douce et chère alors qu’il est engagé au Moyen-Orient, sans espoir de retour, dans les Croisades du début du 13e siècle.

Suit une longue pièce très étonnante intitulée Le Bestiaire d’Amour, dans laquelle l’auteur, Richard de Fourneval, compare successivement les comportements qu’il attribue à des dizaines d’animaux avec la manière dont sa Dame reçoit ses déclarations, ses soupirs, ses doux aveux. Dans une deuxième partie, parallèle, il imagine que l’amante lui répond en reprenant chacun des portraits animaliers pour les plaquer à son tour sur leurs relations. Outre la joute galante savoureuse à laquelle se livrent ainsi les deux protagonistes, on appréhende la connaissance qu’avaient les hommes de l’époque des comportements des animaux, de leurs habitudes alimentaires et sexuelles, un savoir empirique où se mêlaient croyances, superstitions, et certitudes figées issues de légendes populaires.

Je me rappelle à ce sujet avoir entendu dire que la belette enfantait par la bouche et concevait par l’oreille.

Autre important morceau de cette anthologie, L’Art d’aimer, de Jacques D’Amiens, est une réécriture absolument infidèle de l’œuvre d’Ovide. Le moins qu’on puisse dire, comme l’écrit Jacques Darras, est qu’on ne peut ici être plus éloigné du modèle de la chevalerie courtoise, tant cet « art d’amour » est traversé par l’expression d’un sexisme phallocrate qui ferait aujourd’hui hurler la gent féminine… Tout était bon, semble-t-il, au narrateur pour séduire et/ou soumettre la femme aimée.

 

Cependant m’est advenu

Qu’aucune fois j’ai frappé

Mon amie ou grand soufflet lui infligeai

Ou par les tresses l’ai traînée…

 

Plus « courtoisement corrects » sont les Congés, cette invention littéraire originale qui semble avoir été propre aux poètes arrageois. Trois Congés sont recueillis dans notre ouvrage, ceux des poètes connus que sont l’illustre Adam de la Halle et Jean Bodel, et celui du plus obscur Baude Fastoul. Cette poésie de l’adieu, adieu à la vie communautaire civile pour Jean Bodel et Baude Fastoul frappés par la lèpre et contraints d’aller s’enfermer dans une léproserie, adieu à la ville d’Arras pour Adam de la Halle en partance pour Paris, disparaîtra de l’histoire littéraire jusqu’à ressusciter sous la plume de Villon dans son Testament.

Dans une thématique voisine, le recueil donne à lire deux importantes compositions en douzains réguliers d’octosyllabes, d’abord le long et pessimiste Miserere du mystérieux Reclus de Molliens

 

Homme, entends-moi ! Tu dois ouïr

Qui tu es, sans t’en réjouir.

Qui es-tu donc ? Sac plein de fien…

 

puis Les Vers de la Mort du trouvère Hélinand de Froidmont, une adresse à la Mort en cinquante douzains

 

Oui, Mort, nous sommes tous en attente

Que tu nous fasses payer tes rentes,

Tu nous as mis sur ton registre…

 

Après l’introduction générale, claire et érudite, chaque œuvre de l’anthologie est introduite par Jacques Darras sous la forme d’un texte critique qui retrace sa genèse, son histoire et son inscription dans l’histoire littéraire et présente la biographie de leur auteur, du moins ce qu’on en sait.

Au cœur du livre, on aimera les 16 miniatures d’époque illustrant le Bestiaire.

Voilà un ouvrage que tout amateur de littérature, de poésie en particulier, et d’histoire littéraire sera heureux d’avoir entre ses mains, et qui ne peut manquer, bien que Jacques Darras ait opéré son impressionnant travail de traduction en français moderne en respectant de façon exemplaire la forme originale, de donner l’envie de se procurer les textes à lire dans la langue d’oïl de l’époque.

 

Patryck Froissart

 

Jacques Darras est né en 1939 à Bernay-en-Ponthieu (Somme). Fils d’instituteurs, il est admis à l’École Normale Supérieure en 1960 et obtient en 1966 l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Grandmont de Tours, il devient assistant à la toute nouvelle Université de Picardie où il fera toute sa carrière jusqu’en 2005.

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A propos de l'écrivain

Jacques Darras

 

L’auteur Jacques Darras est aussi, avec Chantal Delacroix pour les photographies, l’auteur de Voyage dans la couleur verte, Un parcours en Picardie, éd. Du Labyrinthe, 2014.

Jacques Darras est né en 1939 à Bernay-en-Ponthieu (Somme). Fils d’instituteurs, il fréquente le Lycée d’Abbeville puis est élève d’hypokhâgne et khâgne au lycée Henri IV à Paris. Il est admis à l’École Normale Supérieure en 1960 et obtient en 1966 l’agrégation d’anglais. Nommé au Lycée Grandmont de Tours, il devient assistant à la toute nouvelle Université de Picardie où il fera toute sa carrière jusqu’en 2005. Professeur en 1978 avec une thèse sur « Joseph Conrad et les signes de l’Empire », doyen de Faculté de 1984 à 1999, il crée plusieurs masters et départements de langue dont l’hébreu, l’arabe, le chinois, le néerlandais, le polonais etc… Parallèlement il lance la revue littéraire in’hui, relayée par la Maison de la Culture d’Amiens en 1985, puis éditée à Bruxelles (le Cri). Il publie en 1988 le volume inaugural de son grand cycle poétique sur La Maye qui comportera huit volumes. Il publie des essais, notamment Nous sommes tous des romantiques allemands (Calmann-Lévy, 2002) et Nous ne sommes pas faits pour la mort (Stock, 2006). Il reçoit le prix Apollinaire (2004) et le Grand Prix de Poésie de l’Académie française (2006). Depuis 2009, il préside le Marché de la Poésie de Paris. Il est l’un des administrateurs du CNL, de la Maison de la Poésie de Paris (depuis 1990). Il préside le jury du Prix Ganzo de poésie. Il préside le festival Marathon des Mots de Bruxelles depuis 2009. Il a organisé dix rencontres européennes de poésie à la Maison de la Poésie de Paris en 2009. Il vient de créer le festival de Poésie d’Achères (2010). Poète, essayiste et traducteur français, démocrate « whitmanien » d’Europe, son admiration va principalement à des poètes comme Apollinaire, Cendrars et Claudel, dont la tradition d’ouverture au monde s’est inexplicablement interrompue. Jacques Darras essaie d’engager la poésie française sur la voie d’une écoute plus attentive aux autres traditions (Source : le site de France-Culture, http://www.franceculture.fr)

Bibliographie : Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Jacques Darras, éd. Arfuyen, 2014 ; À ciel ouvert, Jacques Darras, entretiens avec Yvon Le Men, éd. La passe au vent, 2009.

 

Quatrième de couverture Je sors enfin du Bois de la Gruerie :

Vos souvenirs deviennent mes souvenirs mémoire

unanime anonyme.

Vous moi entrons dans les allées d’un vaste cimetière

nécropole.

Appelez-le roman familial ou national.

J’arrive de mon côté avec l’outil-poème, il est tard, je suis

jardinier des vides.

Je mesure les intervalles.

Il m’aura d’abord fallu vivre ma propre vie, accompagner

mon père jusqu’au bout de la sienne.

Il m’aura fallu attendre la nuit pour lire au livre entr’ouvert

de ma propre lignée.

Dans les vides (Jacques Darras)

 

Murielle Compère-Demarcy (qui signe parfois avec le monogramme de son nom M©Dĕm) publie en revues de poésie et en anthologies (Poésie / première, Comme en poésie, Décharge, Traction-Brabant, Verso…)

Recueil de poèmes en 2009 pour Atout-Cœur, aux éd. Flammes Vives

Recueil de nouvelles en août 2014 pour La F… du Logis

Recueils de poèmes en avril 2014 pour L’Eau-Vive des falaises et en septembre 2014 et pour Je marche… poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques Darras, éd, Encres Vives / Michel Cosem, coll. Encres Blanches, 2, Allée des Allobroges 31770 Colomiers.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).