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Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 30.09.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Essais

Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville, PUF Quadrige, août 2021 (3ème édition mise à jour), 1421 pages, 33 €

Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville (par Marc Wetzel)

 

Un seul exemple de ton, contenu et style : au mot sinécure, p.1209.

« Je demande à un adolescent ce qu’il veut faire plus tard : “Je voudrais un métier bien payé, où y a pas à se prendre la tête”, me répond-il. C’était rêver d’une sinécure, peut-être sans connaître le mot, et aller au-devant de cruelles déceptions.

Qu’est-ce qu’une sinécure ? Une situation qui ne demande aucun soin (cura), n’impose aucun souci, voire aucune fatigue. Se dit surtout d’un emploi bien payé et n’exigeant que peu d’efforts. La chose est légitimement rare. On a le droit d’en rêver. Il serait injuste d’y prétendre ».

La lecture que nous propose ce Dictionnaire philosophique n’a peut-être qu’un but, précis et crucial : permettre à chacun, quand il pense (et pour qu’il ose penser !), de mieux faire saisir ce dont il parle pour mieux faire juger ce qu’il en dit. Ce que le mot fait alors comprendre guide au mieux ce que penser en fera. La bonne définition rend heureux le silence de penser, comme la leur l’indique :

« Heureux : Être heureux, étymologiquement, c’est avoir de la chance. Et l’étymologie, cette fois, a raison : non que la chance suffise au bonheur, mais parce qu’aucun bonheur, sans elle, n’est possible. Pour tout être humain, il y a ce qu’il peut supporter, et ce qu’il ne peut pas. Qu’il rencontre ou non, avant de mourir, ce qui lui rendra tout bonheur impossible, cela relève du hasard au moins autant que de la vertu. Tu es heureux ? C’est d’abord que rien ne t’en empêche, qui serait plus fort que toi. Et comment serais-tu plus fort que tout ? » (p.593).

« Le silence, c’est ce qui reste quand on se tait – c’est-à-dire tout. Ce n’est qu’un autre nom pour le réel, en tant qu’il n’est pas un nom » (p.1205).

« Penser, dit Kant, c’est unifier des représentations dans une conscience. C’est en quoi aucun ordinateur ne pense (…). Peser les idées, suggère l’étymologie (pensare, peser), c’est à dire les suspendre (pensare est le fréquentatif de pendere), les évaluer, les tester, les critiquer, enfin passer d’une idée à une autre, comme il faut faire de toute façon, voire “passer d’une idée à tout ce qui s’y oppose, de façon à accorder toutes les pensées à l’actuelle pensée” (Alain) (…) Pèse les idées, donc, mais que l’esprit te reste léger et vif ! » (p.964).

Ce n’est pas un dictionnaire de philosophie (il y en a d’irremplaçables, et suffisants, expliquant les éléments des pensées remarquables et restituant leur rigueur), mais bien un dictionnaire philosophique, c’est à dire lui-même pensant et de vie rigoureuse, qui déploie les intuitions fondamentales (matérialiste, rationaliste, progressiste, humaniste tragique, relativiste modéré, et – plus techniquement – actualiste, social-libéral et nominaliste) de son auteur, et assume les engagements théoriques correspondants. Intuitions fortes, discutables et explicites, qui sont le noyau dur, malaisé et superbe de cette pensée (il n’y a pas de pensée concrète – parce que toute pensée est abstraite, devant séparer la réalité d’elle-même pour nous la rendre représentable ; il n’y a pas d’être en puissance – parce que tout ce qui existe est actuel, le possible n’est qu’un être de raison, ou d’imagination ; et si tout change, rien ne change jamais qu’au présent ; il n’y a pas de libre-arbitre – car ce serait, par impossible, se déterminer au futur sans que rien de présent ne nous détermine ; il n’y a pas de lucidité surnaturelle – on ne prend les choses comme elles sont que depuis elles, et si la nature sous-tend mystérieusement l’émergence de ce qui la dépasse, ce mystère est bien et doit rester le sien…). Les habitués de la pensée comte-sponvilienne y retrouveront sa pétillante rigueur, les autres la découvriront, et – avantage immédiat d’un dictionnaire ! – y liront la rigueur parler rigoureusement d’elle-même :

« Rigueur : rigor, en latin, c’est la raideur, la dureté, la rigidité, tous mots – sauf lorsqu’il s’agit du phallus – souvent dépréciatifs. C’est vrai aussi du français “rigueur”, qui reprend l’usage figuré du latin (“sévérité, inflexibilité”), par exemple quand on évoque les rigueurs de l’hiver ou de la loi. La philosophie et les sciences font plutôt exception : la rigueur intellectuelle y est une qualité, peut-être la plus grande de toutes, ou celle, pour mieux dire, dont l’absence est la plus rédhibitoire. C’est un mélange de clarté, de précision et de cohérence, qui impose non seulement de respecter la logique, c’est la moindre des choses, mais aussi de ne pas faire semblant de démontrer ce qu’on ne fait qu’affirmer, de réfuter ce qu’on ne fait que refuser, de comprendre ce qu’on ne fait qu’entrapercevoir ou pressentir. Il y faut autant d’honnêteté (vis-à-vis des autres) que d’exigence (vis-à-vis de soi), autant de lucidité que d’intelligence, toutes qualités qui ne tiennent pas lieu de talent mais sans lesquelles le talent, dans ces disciplines-là, ne serait qu’une facilité trompeuse. Rigueur, en philosophie, ne fait pas preuve mais le manque de rigueur fait une réfutation suffisante » (p.1149).

Nous avons tous à penser, et il y a des mots (ces mots abstraits, généraux, mais d’utilité commune et de portée universelle dont la philosophie fait ses concepts) sans lesquels on ne peut pas penser – en tout cas, pas longtemps, pas clairement, pas partageablement. Leur signification importe donc à tous nos efforts de réflexion, de choix d’existence, de libre jugement. « Le sens n’est pas un secret, qu’il faudrait découvrir, ni un Graal qu’il faudrait atteindre », prévient (p.1192) l’auteur – et un dictionnaire n’est certes pas là pour nous faire aimer le sens de ses mots ! – mais leur sens reste notre meilleur moyen de respecter ce dont ils parlent, comme de comprendre ceux qui les disent.

Si, par exemple, pour mon voisin d’à-côté, les complotistes sont des prophètes exemplaires, alors que, pour mon voisin d’en-face, ce sont des décadents hypocrites, nuls et veules, sept brèves rubriques de ce Dictionnaire m’aideront à déterminer bientôt qui valablement éviter, qui décemment saluer. Les voici :

« Théories du complot : théories par nature irréfutables (puisque toute critique qu’on leur adresse est réputée faire partie du complot ou en être dupe), improuvables et improbables. Leurs adeptes se veulent plus malins ou lucides que les historiens, quand ils sont en vérité plus ignorants, plus crédules ou plus aveuglés de fanatisme. Ce conspirationnisme a à voir avec la post-vérité (voir ce mot), donc aussi avec l’inculture, la mauvaise foi, la sottise. C’est l’herméneutique des imbéciles » (p.235).

« Prophète : celui qui parle (phanai) à la place de ou en avance (pro). Cela ressemble à une maladie. Les croyants y voient un miracle. (…) Mieux vaut s’occuper du présent, et préparer l’avenir plutôt que le prophétiser » (p.1055).

« Faire preuve d’exemplarité, c’est s’imposer les mêmes vertus que l’on demande aux autres. Le contraire du fameux “Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais” » (p.493).

« Décadence : le début de la fin, ou le processus qui y mène. (…) Les décadents sont volontiers esthètes : ils mettent l’art plus haut que le réel (Mallarmé), plus haut que la vie (Villiers de l’Isle-Adam), plus haut que la vérité (Nietzsche), plus haut que tout. Le réel se venge ; la décadence sombre dans le ridicule ou l’ennui. Les barbares, déjà, se préparent » (p.306).

« Hypocrisie : c’est vouloir passer pour ce qu’on n’est pas, afin d’en tirer avantage – non par vanité, comme dans le snobisme, mais par calcul ou intérêt ; non pour imiter ceux qu’on admire ou qu’on envie, mais pour duper ceux qu’on méprise ou qu’on veut utiliser. Le snob est un simulateur sincère, qui se dupe lui-même ; l’hypocrite, un simulateur mensonger, qui dupe les autres » (p.613).

« Nullité : Un manque extrême de valeur (“un livre nul”), de validité (la nullité d’un acte juridique), de compétence ou de talent (“c’est un nul”). Ne se dit guère que d’un être, et c’est le paradoxe de la notion. Être nul, c’est donner le sentiment que le néant vaudrait mieux » (p.897).

« Veulerie : complaisance de soi à soi ; c’est suivre sa pente, mais en la descendant. De là une forme de mollesse satisfaite, à quoi le veule se reconnaît : il se résigne trop vite à sa propre médiocrité, au point de ne plus la voir, au point parfois de la prendre pour une espèce de vertu. Cela vaut mieux que la honte ? Je ne sais, ou plutôt je n’en crois rien. La honte est une souffrance, mais qui peut faire avancer (voir Spinoza, Ethique, IV, 58, scolie). La veulerie serait plutôt un confort, qui freine ou enferme. Le veule est incapable de se dominer, de se commander, de se surmonter. Il s’aime comme il est, mais en oubliant cette puissance en lui – la volonté – qu’il est aussi, et qu’il doit être. “Là où ça était, disait Freud, je dois advenir”. Le veule se croit déjà advenu, comme d’autres se croient déjà arrivés. Il prend son moi pour un destin, au lieu d’y voir un enjeu, un combat, une tâche. Narcissisme mou, ou mollesse narcissique. J’y vois l’un des péchés capitaux, et le contraire de l’exigence » (p.1381).

On rêverait de voir un fanatique poser un instant ses convictions sanglantes, accepter de lire quelques rubriques (ce n’est ni plus long ni plus ardu que maudire un infidèle ou trouer une cible), et, lors d’une toute mince et détendue pause-raison, vouloir bien « mieux penser sa vie et vivre sa pensée ». C’est en songeant au fanatique (son aveugle sincérité, sa sourde ardeur, sa « fureur d’esprit contre l’esprit », comme dit Alain) qu’on lit, avec émotion, quelques extraordinaires rubriques – qui profiteront aussi aux esprits modérés ! – comme Cruauté, Éducation, Fatalité, Foi, Hallucination, Humour, Mauvaise foi, Négociation, Nonchalance, Pureté, Révélation, Salaud, Transparence, Vandalisme…, lectures qui feraient douter de lui le plus éperdu des kamikazes : garderait-il alors sa férocité facile (ne faisant logiquement pas de quartier puisque le Bien qu’il sert ne se partage pas), sa redoutable fantaisie d’exiger le salut d’autrui, son refus de transiger avec les traîtres à l’Absolu, sa résolution de raser le passé au profit de l’exclusif avenir de sa Cause, sa mission de bras armé d’une Révélation qui l’éblouit, le défi que croit nous lancer son concours de Zéro souillure, sa terrible joie d’halluciner ce qui lui donne raison, son clinique échec de rire de sa propre dévotion, sa ponctualité butée d’éboueur de nos décadences, son exhibitionnisme de possédé ?

On ne peut qu’admirer ce que ce travail nous fait comprendre (concevoir et assimiler). Seuls l’envieux s’insurge, le snob s’agace, le fanatique se décharge et l’andouille se prive de tels (vaillants et rares) auteurs, qui ont pareil don d’éclairer leurs semblables. Travail, c’est vrai, raisonnable (et il l’est, précise-t-il, parce que chacun ne commande sûrement en lui qu’au seul désir de se modérer) et mesuré (« la mesure seule – fût-ce pour habiter l’infini – est à notre portée », p.816), mais travail intègre (il ne surjoue jamais son art de penser et de vivre, et surveille toujours aussi la balance qu’il est) et décisif : « Faire des enfants, disait Victor Hugo, c’est donner des otages au destin », mais faire des pensées (accessibles et ouvertes) – oui, élaborer ainsi d’éclatantes définitions, analyser tout ce qui ne peut être simple, aider à juger de ce qui importe vraiment – c’est redonner du destin à ces otages !

Définitions toujours nettes, mais dont la rationalité ouvre les mains : l’on y procède par précis contrastes et distinctions approchées (détachant, par exemple, nostalgie de regret, gratitude et espérance ; déliant confidence d’indiscrétion, aveu et confession ; délaçant sort de chance, providence et fatalité, ou vague de confus, flou et obscur…), mais ces parfaites mini-fables de pensée osent aussi, sensiblement, leur morale. Le conseil d’ami (de la raison !) vient alors, judicieux et drôle, toujours tenu et nuancé :

« Tant pis pour nous si la paix ne peut être gardée que par la force. On préfèrerait que l’amour, la justice ou même la politesse suffisent. Mais ce n’est pas le cas. C’est pourquoi il faut une police : pour que force reste à la loi, sans laquelle la justice, l’amour et la politesse devraient s’incliner, avant de disparaître tout à fait, devant les voyous ou les puissants » (p.997), « N’attends pas, pour grandir ou avancer, d’avoir trouvé quelque fondement que ce soit » (p.1108), « Thanatos n’est qu’un mythe, qui parle trop à notre fatigue pour n’être pas suspect. Apprends plutôt à te reposer et à te battre ! » (p.1305), « Réincarnation : l’une des innombrables croyances dont le matérialisme, heureusement, libère. Tu n’auras pas d’autre chance, ni d’autre peine, que cette vie-ci. Vis-la donc à fond et prudemment » (p.1109), « Larmes : on dirait que le cœur déborde. Qu’il retrouve en lui, intarissable, inconsolable, l’océan primordial du malheur. Ou est-ce celui de vivre, qui vient tout emporter, tout nettoyer, jusqu’à l’envie de pleurer ? » (p.734).

 

Chacun jugera ce dictionnaire, justement fait pour juger mieux. Aboutissement d’une vie de pensée, ce très impressionnant travail (1421 pages, pour 2267 définitions) frappe d’abord par ses règles de constante conduite, familières et fécondes : ne pas se raconter d’histoires, tirer les justes conséquences, scrupuleusement souligner en toute question l’urgent, l’irréductible, le contradictoire, le fiable et le vain, bref : cerner le vrai pour permettre le juste… Voici, en tout cas, avec la troisième édition (intégralement revue et précisément complétée) de ce Dictionnaire philosophique, le plus bel outil de pensée dont chacun de nous (instruit ou non, vaillant ou non, et même sincère ou non) rêvait de pouvoir disposer : ne boudons pas la découverte de ce que ce livre permet désormais, les mettant à la question, à nos vies de comprendre d’elles :

« Question : Un type de discours qui en sollicite un autre, dont on attend une information. Questionner, c’est parler pour faire parler : par quoi le sens rebondit, pour ainsi dire, sur son appel. Attitude proprement humaine, que les animaux ignorent (il en est qui sont doués de langage, mais point qui soient aptes au dialogue, au jeu libre des questions et des réponses) et que les dieux nous envient. À force de connaître toutes les réponses, cela fait une telle torpeur en soi, une telle incuriosité de tout, une telle lassitude… L’Olympe n’est pas ce qu’on croit. Le sens ne rebondit plus, voilà, et les dieux s’ennuient. C’est pourquoi ils ont créé les hommes : pour se distraire en les regardant se poser des questions… » (p.1073).

 

Marc Wetzel


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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.