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Description sans domicile, Wallace Stevens (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 06.07.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie, USA

Description sans domicile, Wallace Stevens, trad. Bernard Noël, éd. bilingue, Editions Unes, 80 p., 2026, 18€

Description sans domicile, Wallace Stevens (par Didier Ayres)

Inclusion, exclusion

J’ai été happé d’un seul coup par une évidence poétique : la poésie est une machine de la vie. Elle traverse les existences en en retirant la substantifique moëlle. Il n’y a pas de poésie sans réalité(s). Il n’y a pas de texte sans vie, sans temps, sans mouvement. Voilà par quelles sensations je fus happé, appelé. J’ai été touché profondément et durablement par ce lien entre le langage et la réalité (les réalités) que met en évidence Wallace Stevens.


Nous nous disons que Dieu et l’imagination ne font qu’un…

Et qu’elle est haute cette lumière très haute qui éclaire le noir.

Hors de cette lumière-là, hors de l’esprit central,

Nous élevons dans l’air du soir une demeure,

Où il nous suffit d’être ensemble.

Le tout premier sentiment du rapt que je subissais, était du même ordre intellectuel que cette citation de Pessoa : Le poème ne dit que ce qu’il dit. J’étais captif d’un seul tenant, mis en demeure par le poème et sa réalité (ses réalités). Mais je n’étais pas du tout dans l’objectivisme, dans la description mentale de Ponge (autre auteur des réalités). J’étais balançant entre immanence et transcendance. J’étais élevé vers une poétique du monde qui engendre un univers. Pas un univers tonitruant, mais un univers simple, presque anodin : chambre, lune, vide, esprit, domicile…

L’âme, dit-il, se compose

Du monde extérieur.

Il y a, dit-il, des hommes d’Orient,

Qui sont l’Orient.

Des hommes d’une province

Qui sont cette province.

Des hommes d’une vallée

Qui sont cette vallée.

L’écriture de Wallace Stevens rend visible, comme la peinture qui soigne des images en agrandissant le monde (et cette simple chambre devient la chambre de l’infini parce que l’infini se trouve justement dans cette chambre). Le poème taille dans l’étoffe du réel, il inclut pour exclure, il « broute la réalité », il « danse » le réel. Il y a un mystère évidemment. Car, l’intuition de la réalité, comment nous est-elle communiquée ? Par l’objet simplement, par son infini qu’il suffit de désigner comme infini de l’objet. Il faut exclure pour inclure.

Il est possible que paraître – ce soit être :

Le soleil est de l’apparence et il est.

Le soleil est un exemple. Ce qu’il paraît,

Il l’est et en pareille apparence toute chose est.

Le poème dilate les choses, les rend presque inquiétantes, les offre à leur nature objective car elles sont des choses, ni plus ni moins. En tout cas le poème marque une distance entre ce qu’il retient et ce qu’il évacue. Il « danse » la réalité en composant des pas de danse irréguliers comme est irrégulière la vie.

La maison était tranquille et le monde était calme.

Le lecteur devint le livre ; et la nuit d’été

Fut comme l’être conscient du livre.

La maison était tranquille et le monde était calme.

Cette écriture comporte sa propre dramaturgie. Elle met en scène, essentiellement ce qu’elle voit. Sa plasticité se développe en silence, en un repli sur le fondamental, au plus prêt de la vie, donc de la beauté pour le poète. Mais je ne crois pas que jamais nous ne sommes aux prises avec les oukases de la philosophie matérialiste, qui tend à dire que la pensée est une simple erreur, un accident, et que le seul principe valable, c’est le retour à l’état lithique que nous ne quittons que par mésaventure. Cette poésie et trop forte pour subir ce sort malheureux, et cette capture dont elle est capable.


Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.