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Des livres mouillés par la mer, Pensées simples III, Gérard Macé

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 13.01.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Gallimard

Des livres mouillés par la mer, Pensées simples III, novembre 2016, 144 pages, 19 €

Ecrivain(s): Gérard Macé Edition: Gallimard

Des livres mouillés par la mer, Pensées simples III, Gérard Macé

Les livres autour de moi, mémoire et carapace, forment un « exosquelette »

 

Avec ce troisième volume de ses Pensées simples, intitulé Des livres mouillés par la mer, Gérard Macé nous invite à une promenade méditative faite de fragments d’histoires, contes, mythes et légendes, occasion d’évoquer la langue poétique, la littérature mais aussi comme il est d’usage dans les ouvrages composés de notes, son rapport au monde, à l’Histoire avant même les histoires.

Faisant suite à deux autres tomes, il commence par le chapitre VII.

A quoi reconnaît-on une langue ? se demandait Darwin en imitant les habitants de la Terre de feu… Les enfants sont capables d’inventer une langue imaginaire… Wilde ne sait pas autrement penser qu’en contes, et Gide ne nous rappelle-t-il pas que la pensée ne se résume pas au langage mais qu’elle doit trouver une forme ? « Rien ne sert de parler de sirènes et de licornes si personne ne vous croit, rien ne sert de raconter une histoire vraie si elle paraît invraisemblable ». Les histoires comme les licornes ne sont intéressantes que parce qu’elles n’existent pas… « Personne ne se serait vanté d’avoir rencontré le diable si on avait pu le voir ».

Il en va ainsi, nous dit Gérard Macé, de Une histoire immortelle, conte de Karen Blixen où rapports entre réel, imaginaire et pacte avec le lecteur fondent les pouvoirs de la fiction – un des plus beaux récits du 20e siècle selon lui, qu’il compare au Quichotte de Cervantès, mais en moins de pages.

Pourquoi les philosophes renoncent-ils à la fiction (cf. Starobinsky ou Lévi-Strauss), comment travaille la mémoire chez les poètes (cf. Mandelstam ou Akhmatova) ? « Rumination intérieure » où « tout s’écrit au propre immédiatement » (Chalamov). « Composer de tête : c’est ainsi en effet que naît le poème, qu’il continue de vivre en soi et qu’on le retient sans l’avoir appris, grâce à son rythme qui s’accorde à la pensée, et qui l’épouse au point de faire corps avec elle ».

Du mystère et de la magie de l’écriture, il sera aussi question longuement. « Les mystères, comme Dieu, ne peuvent être confiés qu’à la parole, et non à l’écriture ». Le rapport entre poésie et écriture est posé de manière contradictoire, la poésie relevant de l’élément fluide et mouvant, l’écriture laissant des traces noires « aussi nettes que les ruines d’un incendie », aussi éloignés que l’eau et le feu. Ce sont deux termes qui « furent même opposés dans toutes les traditions où la poésie était orale ».

A plusieurs reprises, les notes se resserrent sur l’Histoire et la cruauté des hommes, la bestialité immonde des sauvages blancs tout au long de l’histoire de la colonisation, folie meurtrière et bestiale, folie d’un seul mais qui contamine l’ensemble des hommes quand ils lui sont subordonnés… Et ce constat terrible et tellement honteux : « Les Blancs n’ont jamais imaginé que les Noirs, qu’ils prenaient pour des cannibales, avaient peur d’être mangés par ces diables blonds qui leur tâtaient les organes, qui leur inspectaient la bouche et le blanc des yeux, qui les bousculaient, les malmenaient, les enchaînaient, les entassaient dans les cales et les faisaient danser pendant le voyage, à coups de fouet ». Gérard Macé n’hésite pas à rapprocher la violence lointaine de la traite des Noirs de celles des camps de concentrations, plus proches de nous, et encore celle, bien contemporaine, que vivent les milliers de réfugiés livrés à eux-mêmes sur des bateaux de fortune.

Une violence cependant que l’écriture banalise ou édulcore quand certains admirateurs de Céline, que Macé cite en exemple, « tiennent pour négligeables » tout au long de centaines de pages qui sont « autant d’appels au meurtre » « parce que c’est un styliste à couper le souffle, un as des points de suspension, un virtuose de l’anathèmeFaut-il en conclure que si Hitler avait été un grand peintre, Auschwitz serait supportable ? ». A partir de cette réflexion, d’un glissement sur le pouvoir de l’art sur les despotes, il sera question dans les pages suivantes, mais aussi du pouvoir hypnotique de la peinture…

Ce qu’on aime dans ces livres qui offrent une ou des pensées simples ou de simples pensées c’est qu’elles semblent livrées en vrac ; on y picore, on y goûte et se forment au final, en bouche, tous les éclats et tous les élans, des plus doux au plus violents, des plus inattendus aux plus fracassants.

Proche de Montaigne ou de Proust, mêlant parfois souvenirs personnels et réflexions, ce troisième tome des pensées simples de Gérard Macé, au si joli titre, propose une suite de songeries qui dérivent sur la mer des livres et s’égrènent de manière analogique ; une pensée en amenant une autre plus émouvante à chaque fois.

 

Marie Josée Desvignes

 


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A propos de l'écrivain

Gérard Macé

 

Gérard Macé est né le 4 décembre 1946 à Paris. Il a publié depuis 1974, principalement aux éditions Gallimard, des livres qui sont autant d’interrogations, de rêveries sur les lieux et les signes, sous la forme du poème en prose, Bois dormant, de l’essai, Le manteau de Fortuny, ou de la narration, Le dernier des Egyptiens.

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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