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De la mort au matin, Thomas Wolfe (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 27.05.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Nouvelles, USA, Stock

De la mort au matin (From Death to Morning, 1935) traduit de l’américain par R. N. Raimbault et Ch. P. Vorce. 280 p.

Ecrivain(s): Thomas Wolfe Edition: Stock

De la mort au matin, Thomas Wolfe (par Léon-Marc Levy)

 

Ce recueil de textes est présenté – et c’est bien normal – comme un recueil de nouvelles. Or rien n’est plus étranger à Thomas Wolfe que ce genre littéraire spécifique. Si l’on s’en tient à la forme, oui, il s’agit de courts récits sur divers moments ou thèmes, des « nouvelles » donc. Mais très vite – pour qui connaît un peu l’œuvre du géant du Sud (par la taille et le génie) – on se rend compte qu’il s’agit de bribes de la montagne de feuilles manuscrites que Wolfe apporta un jour à son éditeur, le bon Maxwell Perkins de Scribner effaré, et dans laquelle il dut piocher, rapiécer, restructurer, pour en faire naître enfin quatre romans fabuleux et des « nouvelles » étincelantes. L’œuvre de Wolfe, en d’autres termes, est UNE, un bloc indissociable même s’il fut dissocié pour des raisons éditoriales. Wolfe se raconte comme une fiction, ou plutôt il raconte, dans un flot inextinguible, ce que sa mémoire ahurissante lui dicte. La phrase obsessionnelle en est l’outil, qui détaille tout, les recoins des lieux, des personnages, des faits. Le style de Wolfe est obsessionnel, fait de phrases récurrentes, d’imprécations exaltées, de champs lexicaux surchargés.

Thomas Wolfe est un baroque, dans la lignée directe de Cervantes et de Shakespeare. Il fait partie de ces écrivains de l’énorme, de l’excessif, de l’exalté. Et ces nouvelles en sont une particulière démonstration : Wolfe pousse au bout les mécanismes de son génie littéraire, il y concentre ses thèmes itératifs, ses syntagmes stylistiques, son goût immodéré pour l’épanaphore, les traits éternels de ses personnages. Il y déploie tout particulièrement le flot pressant, urgent, d’une mémoire hors du commun. Il le dit dans L’Histoire d’un roman, livre indispensable pour pénétrer un peu dans l’univers explosif de la création wolfienne. Pendant l’été de 1930, où il séjourne à Paris, Wolfe livre ceci :

« Ma mémoire, dit-il, est caractérisée, je pense, à un degré assez exceptionnel par l’intensité de ses impressions sensibles, son pouvoir d’évoquer et de faire revivre les odeurs, les bruits, les couleurs, les formes et le sentiment des choses avec une très réelle acuité. Ma mémoire était alors au travail jour et nuit, d’une façon telle que je ne pouvais ni l’arrêter ni la contrôler. Elle se précipitait sans y être invitée à travers mon esprit, en un flot éblouissant me donnant en spectacle les millions de formes et d’éléments concrets de cette vie qui était mienne et que j’avais laissée derrière moi en Amérique ».

De la mort au matin est dédié à Ben, le frère perdu quand Thomas avait 18 ans :

« Là-haut sur la montagne,

En bas dans la vallée, au

Loin, au loin sur la colline,

Ben, froid, froid, froid »

Ben, dont la mort est racontée dans Look Homeward, Angel, le deuxième frère mort, celui qui a marqué à jamais la mémoire de Thomas. Celui dont on attend le dernier souffle qui survient au matin. La mort au matin.

La dernière « nouvelle » de ce livre, intitulée La trame de la vie, est assurément le texte le plus difficile à ranger dans le genre nouvelle. C’est clairement un morceau de Look Homeward, un moment non publié dans le roman. La mère de Eugene Gant (alias Thomas Wolfe) raconte à son jeune fils le père Gant, personnage démesuré en tout – lui aussi est immense de taille – exalté, inoubliable. Un père que Wolfe va ranger aussi dans la catégorie des Gulliver où il se situe lui-même dans une des nouvelles (la septième) intitulée Gulliver. Il communie avec ce père, empêtré dans son corps et dans sa vie, albatros collé au sol comme celui du poète. Histoire de géant, dont le souffle veut embrasser la terre américaine, le monde entier, et qui se vide de toute son énergie dans ce projet fou et universel. Car c’est sa chair et son sang que Wolfe nous donne dans son entreprise. Folie des grandeurs ? Peut-être mais qu’importe dès lors que c’est la grandeur qui l’emporte. Le projet littéraire de Thomas Wolfe est dans ces mots qui invoquent le Sommeil, frère de la Mort, qui couvre la condition humaine et couvre une métaphore – celle d’une préscience de sa propre mort et de la portée de son œuvre :

« Ah, légèrement, légèrement, les grands chevaux noirs du Sommeil galopent au-dessus des terres. Les flots du Sommeil galopent au-dessus des terres. Les flots du Sommeil déferlent dans les cœurs des hommes, ils coulent dans la nuit comme des fleuves, ils coulent avec la surabondance et la plénitude de leur obscure et insondable puissance, dans d’innombrables vallées de la terre et sur les rivages du monde entier. Ils coulent, avec toute la force irrésistible de leur inexorable flux, à travers les espaces de la nuit, à travers la largeur et l’étendue de la terre immortelle, jusqu’à ce que les cœurs des hommes soient allégés de leur dur fardeau, que les âmes de tous les hommes qui jamais respirèrent le souffle de la peine et du labeur soient guéries, apaisées, conquises par les vastes enchantements du Sommeil ténébreux, muet et niveleur » (In Notre sœur orgueilleuse la mort).

La mort est le sujet des premières nouvelles de ce livre, jusqu’à celle citée dernièrement. Quatre nouvelles qui racontent des scènes de morts et dans lesquelles le narrateur/Wolfe se place en témoin. Il découvre la puissante présence de la mort dans l’immensité de LA Ville. New York s’accompagne du surgissement inouï du pourrissement, du déchet, de la puanteur. Brooklyn Sud et sa chaleur infernale l’été, son obscurité et son humidité moisie l’hiver saisissent le narrateur.

« De plus – et c’est vraiment ici que vous commencez à vous enthousiasmer pour votre sujet –, quand vous vous levez le matin, le suave parfum du vieux canal Gowanus pénètre dans vos narines, dans votre bouche, dans vos poumons, dans tout ce que vous dites, faites ou pensez ! Ce n’est, lui dites-vous, qu’une puanteur unique, énorme, gigantesque, une symphonie olfactive, un interminable point d’orgue d’une effarante odeur artistement combinée, condensée, composée de quatre-vingt-dix-sept putréfactions différentes, et avec une exaltation profonde vous les lui nommez toutes. Il y a entre, précisez-vous, le relent de la colle fondue et du caoutchouc brûlé, il y a aussi le parfum des charognes, de chats crevés, l’arôme des choux, des tomates pourries, des œufs préhistoriques, les effluves de chiffons brûlés et de carne en putréfaction mélangés au baume d’un cheval d’équarrissage, maintenant défunt, de la peau d’une moufette et des puanteurs infectes d’un cloaque stagnant… » (In Point de porte).

La Ville de Wolfe, c’est l’écrin de la pourriture et de la mort. Même son amour des hommes – présent dans toute son œuvre – ne peut l’empêcher de voir ce que les hommes deviennent jetés dans la masse putride des villes, des déchets humains, des insectes répugnants, de pauvres individus d’une termitière grouillante et sale, des vivants qui ont perdu toute dignité, toute morale, tout savoir-vivre. Il ne faut pas se tromper aux diatribes de Wolfe à l’endroit de ses congénères : rien à voir avec celles – amères et furieuses – d’un Thomas Bernhard par exemple ou d’un Céline. Thomas Wolfe vocifère – mais c’est la voix d’un homme parmi les hommes – désolé par ce que la Ville, la « civilisation » urbaine fait de ses semblables. Ce qu’elle sécrète de rebuts humains emportés dans la machine du travail. Et tout y passe, tout ce qui, sous la plume d’un autre que Wolfe pourrait sembler haineux et qui n’est toujours que fraternel. Les Juifs au nez crochu, les Irlandais à sale gueule, les Noirs qui puent, les Italiens verdâtres et luisants, les paysans rougeauds et grossiers.

Ce qui anime Thomas Wolfe, ce n’est jamais la haine mais la fascination de l’écrivain devant le monde, la multitude, la perte de l’âme, les destins. Il fouille dans la foule comme un œil panoptique, avide de saisir l’un dans le multiple. Comme ce plan, véritablement cinématographique, de plongée latérale, qui transforme une « bête » informe en visages humains et le regard de Wolfe en regard divin :

« D’un bout à l’autre de la grande rue, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, la foule se déroulait comme les lentes et sinueuses évolutions d’un énorme serpent aux couleurs éclatantes. Elle semblait glisser, progresser, s’arrêter, s’enfler, se tordre à un endroit, s’immobiliser ailleurs, en une ondulation gigantesque et rythmique, d’une infinie et ahurissante complexité, mais qui paraissait pourtant avancer vers quelque but et quelque activité essentiels et inexorables. Tel était, de loin, l’aspect de cette grouillante marée d’êtres humains, mais quand on passe tout près d’elle, ce tout se fragmentait en un million de petits tableaux et de petits drames vécus, colorés, éclatants, vivants, qui me paraissaient tous maintenant si naturels, si familiers, que j’avais l’impression de connaître tous ces gens, de tenir dans ma main toute la chaude et palpable substance de leur vie, de connaître et de posséder la rue même, comme si j’en étais le créateur » (In Notre sœur orgueilleuse la Mort).

Il est parfois utile d’entrer dans l’œuvre d’un écrivain par ses textes courts. Il est peu probable que ce soit le cas ici tant ce recueil est imprégné des quatre grands romans de Thomas Wolfe : Look Homeward, Angel (1929), Le temps et le fleuve (Of Time and the River, 1935), La toile et le roc (The Web and the Rock, 1940), L’ange banni (You can’t Go Home Again, 1940). On y retrouve, de texte en texte, tous les échos de l’œuvre. Si l’on veut pénétrer la beauté des nouvelles de ce livre il faut au moins avoir lu Look Homeward, Angel.

Thomas Wolfe, géant d’1 mètre 98, géant de la littérature américaine.

 

Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Thomas Wolfe

 

Thomas Clayton Wolfe, né le 3 octobre 1900 à Asheville en Caroline du Nord et mort le 15 septembre 1938 à Baltimore dans le Maryland, est un écrivain américain.

Auteur de quatre longs romans ainsi que de nombreuses nouvelles et pièces de théâtre, Wolfe est connu pour ses écrits d'inspiration autobiographique portés par une prose très riche et une volonté acharnée de découvrir et d'explorer l'essence de la vie américaine de son époque. L'écrivain américain William Faulkner l'a qualifié de meilleur talent de sa génération et a loué le désir qu'avait Wolfe de « faire rentrer la totalité de l'expérience humaine en littérature ».

Son premier roman Look Homeward, Angel a établi sa notoriété en 1929 et a notamment fait scandale à Asheville, d'où Wolfe était originaire et où la majorité de l'action du roman prend place1.

 

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /