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Dans son propre rôle, Fanny Chiarello

Ecrit par Fabrice del Dingo 23.03.15 dans La Une Livres, Les Livres, L'Olivier (Seuil), Critiques, Roman

Dans son propre rôle, janvier 2015, 240 pages, 18 €

Ecrivain(s): Fanny Chiarello Edition: L'Olivier (Seuil)

Dans son propre rôle, Fanny Chiarello

 

J’ai perdu mon Eurydice

Tous les amateurs de musique connaissent Kathleen Ferrier, la plus belle des voix de contralto du 20è siècle. En 1947, une admiratrice lui a écrit une lettre mais une homonymie providentielle la fait s’égarer. Voilà comment on noue une intrigue !

Fenella Bancroft est une jeune domestique qui travaille à Wannock Manor, dans la vaste demeure aristocratique de Mrs Kate Ferrier, qui a été confondue avec la cantatrice. Fenella a perdu l’usage de la parole à la suite d’un traumatisme qu’elle a subi une nuit de bombardements sur Londres.

Jeannette Doolittle est femme de chambre au Grand hôtel de Brighton. Veuve de guerre, elle vit dans la perte de son unique amour, Andrew. Seule la voix de Kathleen Ferrier lui procure quelque bonheur et elle lui a écrit son admiration après l’avoir entendue interpréter le rôle d’Orphée (qui fut un temps confié à une voix grave de femme). Orphée n’a-t-il pas, lui aussi, perdu son Eurydice ? Et il est allé jusqu’à braver les enfers pour la retrouver.

« Sa main était faite pour la mienne, elle la contenait exactement, mais ce que je préférais c’était la sentir sur ma hanche (…). J’étais heureuse d’être à lui parce que c’était lui. Je m’abandonnais à Andrew comme on s’abandonne à un courant d’air chaud ».

Le roman de Fanny Chiarello commence en 1947 et il s’en dégage une atmosphère qui rappelle celle des romans anglais du 19è siècle. L’histoire de deux femmes de condition modeste qui ont été frappées par le destin et que rapproche un amour identique pour l’opéra.

Jeannette était promise au bonheur mais la mort de son mari, Andrew, qu’elle connaissait depuis l’enfance, la hante. Elle ne vit que des regrets de son paradis perdu et attend la mort comme une délivrance.

« Mon seul désir est de le rejoindre là où il est. Ici tout me nargue. La lumière dorée du matin, l’odeur du lilas, les rires des jeunes gens, les mélodies d’Irving Berlin, le fondant acidulé du gâteau au citron, la pluie d’été tiède et fine ».

Fenella, elle, vit dans le souvenir de Jimmy ce jeune palefrenier qui jouait si bien du piano (l’a-t-elle aimé ?) et qui est mort d’une péritonite. Elle profite de sa semaine de vacances annuelle pour se rendre à Brighton afin d’y rencontrer Jeannette. Là, elles vivront une de ces passions amicales fulgurantes. Pour la première fois de sa vie, Fenella voit quelqu’un pleurer dans ses bras et « elle se demande s’il est plus cruel de ne jamais trouver son absolu ou de l’avoir atteint puis perdu ».

Mais Jeannette n’est pas prête à oublier Andrew. « Je me disais que je n’avais pas le droit de vivre quelque chose qui me fasse du bien, que ce serait comme trahir Andrew, trahir mon amour pour lui et ma propre douleur ». Jeannette se complaît dans son malheur et tout sentiment, amours ou amitié, est proscrit de son existence. Elle finit pas se montrer cruelle.

L’auteur peint les sentiments et les troubles qui agitent ses deux héroïnes avec beaucoup de délicatesse et elle réserve au drame que vit chacune d’elles un dénouement subtil et inattendu qui emporte le lecteur. Chapeau, Madame !

Aimer l’opéra c’est appartenir à une élite qui est ouverte à tout le monde. Kathleen Ferrier, employée des postes que rien ne prédisposait à devenir un mythe (écoutez son Chant de la terre !) le savait mieux que quiconque et elle l’affirme sous la plume de Fanny Chiarello : « L’opéra (…) n’appartient à personne, de même que le monde n’appartient à personne. Je suis une téléphoniste qui chante sur les plus grandes scènes du monde et ma sœur a taillé mon premier costume de scène dans un rideau ».

Fanny Chiarello, elle, a taillé un beau roman. Et dans son propre rôle de romancière, elle est parfaite.

 

Fabrice del Dingo


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A propos de l'écrivain

Fanny Chiarello

 

Fanny Chiarello est l’auteur de plusieurs romans et recueils de poésie. Avec L’éternité n’est pas si longue (roman, Editions de l’Olivier, 2010), elle a écrit un roman insolent et inventif. Elle vit à Lille.

 

A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

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A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.