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Dans la tête d’Andrew, E. L. Doctorow

Ecrit par Léon-Marc Levy 15.12.16 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Roman, USA

Dans la tête d’Andrew (Andrew’s Brain), traduit de l’américain par Anne Rabinovitch novembre 2016. 191 p. 21 €

Ecrivain(s): Edgar Laurence Doctorow Edition: Actes Sud

Dans la tête d’Andrew, E. L. Doctorow

 

Juste avant de quitter ce monde l'an dernier, Edgar Lawrence Doctorow nous a fait un dernier cadeau littéraire. Somptueux, révolutionnaire, il dynamite toutes les règles du récit classique et nous livre un roman beau à pleurer. Un monologue à trois voix. Est-ce possible ? Un narrateur, le narrateur devenu lui et les relances ou brefs commentaires du psy. Andrew est cerné par les tenants de la question sur lui-même. Il doit avouer, se dire, se pleurer, s’amender, parvenir peut-être à la rédemption ?

Mais il ne faut pas s’y tromper : ce « trilogue » intérieur masque un véritable vacarme et les voix qui s’y mêlent sont celles des vies d’Andrew, multiples et tumultueuses, traversées de moments lumineux et – toujours et durement – de douleurs incurables. Andrew le fils, le mari, le père, le divorcé, le veuf. Andrew le bourreau parfois, la victime toujours. On pense à l’arc d’Héraclite, dont le nom est vie et dont l’œuvre est mort. Andrew regarde et dit sa vie avec lucidité et sans jamais verser dans la plainte. Au contraire, il est d’une sévérité impitoyable avec lui-même, accordant aux autres toutes les vertus, à lui tous les vices. Et même ses vertus, nous dit-il, ne sont qu’apparences.

« Même si je suis généreux, et que je m’efforce d’être bien intentionné et serviable, en fin de compte, pour le meilleur et pour le pire, je n’éprouve rien. Dans le tréfonds de mon être, quoi qu’il arrive, je reste glacé, impénétrable au remords, au chagrin, au bonheur, bien que je joue assez bien la comédie, au point de me tromper moi-même. Je veux dire que je suis effroyablement, à jamais, insensible. Mon âme réside dans la froidure d’un lac sans fond, calme, immobile, magnifique, dénué d’émotion, baigné de silence. »

Et, autant le dire haut et fort : tout ce livre est une sublime démonstration du contraire. Andrew est blessé par la vie à jamais, Andrew est sensible, Andrew souffre. Et la magie de Doctorow est de nous faire partager cette souffrance. Mieux encore, de nous faire jaillir en pleine face nos propres douleurs. « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » écrivait Victor Hugo dans les Contemplations. La puissance de ce roman touche au souffle universel qu’il délivre.

Deux douleurs majeures ravagent au fond Andrew. Deux mortes. Elles nous renvoient à la condition humaine, à la mort, au manque, à la perte. Doctorow écrit les plus belles pages sur la douleur depuis « Connaissance de la douleur » de Carlo-Emilio Gadda. Il pénètre au plus profond de l’absence, du vide, des pauvres moyens des hommes pour y survivre.

« Le sens moral des disparus réside dans les voix dont nous avons gardé le souvenir. Ce fragment de voix qui le restitue alors qu’ils ont cessé d’exister, c’est ce qui demeure de leur présence après la mort. »

Il faut ici saluer le parfait travail de traduction d’Anne Rabinovitch qui nous restitue, jusque dans le ciselage des sons sourds, la beauté de ces lignes.

L’autre magie de ce livre vient d’une question lancinante qui se pose au lecteur : mensonge ou vérité ? Andrew parle à son psy, scène idéale pour mêler étroitement souvenirs authentiques et constructions imaginaires, quelle qu’en soit la fonction. La rencontre avec les parents de Briony, l‘amour de sa vie, des lilliputiens qui semblent sortis d’un cirque ou d’un conte pour enfants est trop ahurissante pour être vraie ; ou bien encore ces quelques semaines passées à la Maison Blanche en tant que conseiller du Président des Etats-Unis, semblent plus proches du fantasme que du réel. Peu importe. C’est d’écriture que Doctorow nous parle, c’est-à-dire d’univers où les morceaux de réel et les traits d’imaginaires sont étroitement imbriquées dans le génie de l’écrivain. Il nous parle de la nécessité pour l’écrivain de se protéger contre le trop d’autobiographie, tentation que tous connaissent.

« Mais il est dangereux de regarder au fond de soi. De franchir des miroirs sans fin qui vous éloignent de vous-même. C’est aussi une ruse du cerveau, qui vous empêche de vous reconnaître. »

Et, comme un écho à ce danger annoncé, Doctorow nous offre encore des lignes sublimes sur la douleur :

« J’entends des voix silencieuses, des fantômes surgissent de mon sommeil et s’attardent près du mur, se tordent d’angoisse, se recroquevillent, se contorsionnent sous l’effet de la douleur, m’appellent à l’aide sans un mot. Je crie « Qu’est-ce que vous me faites ! et je retombe sur le lit, fixant le plafond noir, ma cellule redevenue un obscur cinéma où un film d’épouvante muet est sur le point de commencer. »

 

Testament littéraire assurément, ce dernier roman du maître new-yorkais dit la liberté de la littérature, sa capacité à s’affranchir des frontières du réel mais aussi, surtout, sa capacité à œuvrer pour le pardon.

On n’oubliera pas les derniers mots écrits par l’écrivain Edgar Lawrence Doctorow :

 

« Les bêtises inventées par Mark Twain à l’heure du coucher de ses enfants. Il est leur protecteur, et le monde est un lieu sûr et douillet à l’heure de les mettre au lit. Quand elles seront grandes elles se souviendront de cette histoire et riront avec de la tendresse pour leur père. Car c’est cela sa rédemption. »

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Edgar Laurence Doctorow

 

Edgar Laurence Doctorow est un romancier américain, né le 6 janvier 1931 à New York.

Issu d'une famille juive d’origine russe, dont il est un membre de la troisième génération, il naît et grandit dans le quartier new-yorkais du Bronx. Il est le fils de Rose (Levine) et David Richard Doctorow qui choisissent son prénom, Edgar, en hommage à Edgar Allan Poe.

Grand lecteur, il se passionne tôt pour la littérature. Il étudie à la Bronx High School of Science, puis au Kenyon College et à l’université Columbia. Il est ensuite employé aux studios de la Columbia Pictures, puis à la New American Library et est aussi le rédacteur en chef de Dial Press (en) de 1964 à 1969.

 

Il est l’auteur de plusieurs romans à succès qui mêlent histoire et critique sociale, dont Ragtime (1975), adapté au cinéma sous le titre éponyme par Miloš Forman en 1981, et Billy Bathgate (1989), adapté lui aussi au cinéma sous le titre éponyme par Robert Benton en 1991.

Il a comme ambition à travers ses romans d'embrasser la totalité du passé de sa ville et de son pays afin de remonter aux racines de l'histoire contemporaine.

Dix de ses romans ont été traduits en français.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil