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Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

Ecrit par Patryck Froissart 22.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, mars 2015, 250 pages, 19 €

Ecrivain(s): Maurice Mourier Edition: Editions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

 

Un Kafka qui aurait écrit conjointement avec un Jarry ?

Un mariage de l’absurde et du burlesque ?

Un conte fantastique fantaisiste qu’auraient écrit ensemble Poe, Lautréamont et Frédéric Dard ?

Une Alice adulte et masculine plongée dans une quête sans fin au sein d’un univers baroque ?

Ce roman inclassable, parce que sans pareil, de Maurice Mourier, pourrait être un peu de tout cela à la fois, et bien autre chose encore.

Le « héros », un jeune journaleux est obscurément mandaté pour rencontrer et interroger le Saint, l’insaisissable maître d’un mystérieux château sis à l’écart de tout dans une région mystérieuse. Son arrivée et son séjour font l’objet, au jour le jour, de chroniques rédigées par un assistant cuisinier qui est promu, bien malgré lui, Scribe officiel du Saint, et qui est ainsi de fait le narrateur premier de ce livre délirant (le narrateur second étant le Jeune Homme Blet lui-même, qui rédige un journal dont on peut lire des extraits à intervalles réguliers).

Vous croyez vraiment que ça a une importance, vous, la personnalité de celui qui tient la plume ? Moi non, je ne crois pas. Quand le Saint m’a enlevé aux cuisines pour me mettre scribe, j’ai pensé il se fout de moi, mais il m’a dit : tu dois assumer, alors j’assume.

Voilà qui pose une fort intéressante question sur le statut du narrateur.

Les références implicites à Kafka sont flagrantes. Tout se passe dans Le Château. Le « héros » ne contrôle rien de ce qu’il pense être sa mission, et il erre désorienté à la recherche du maître des lieux, jour après jour, mois après mois, année après année, dans ce Château à la structure mouvante, dans cette Maison qui recule, dans ce dédale polymorphe, où chaque porte donne sur une direction dénuée de sens vers une issue ou un objectif qu’on n’atteint jamais. Il rencontre en ce labyrinthe qui tourne sur lui-même des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme entraînés, attrapés eux aussi dans la ronde d’un kaléidoscope apparemment sans queue ni tête.

Sur le fil de ce temps circulaire, l’appellation du héros évolue de chapitre en chapitre. Désigné lors de son arrivée au Château par le titre périphrastique « Le Jeune Homme Blet », il devient successivement :

– Le Jeune Homme Accablé

– L’Homme Mûr et Déconfit

– L’homme Prématurément Usé

– Le Vieil Homme Blet

– Le Vieil Homme Terne Qui N’a Rien Compris

– Le Vieillard Tout Blanc Lamentablement Décrépit

Dans ce carrousel qui l’emporte, les actes et paroles des personnages qui tournoient avec lui dans une sorte de ballet branquignolesque, tous fort caractériellement marqués, relèvent de la farce débridée, de la sotie, de la comedia del arte, de la joyeuse clownerie, de la bouffonnerie parfois la plus scabreuse, voire la plus scatologique.

Parmi les personnages que le lecteur ne risque pas d’oublier, Charchaluchat, La Femme Hélique, Faux-Derche, Edouard Doir, L’Espagnol, L’Abbé, La jeune Fille Foutaise, J’Hop d’un Oeil…, il faut compter le gros docteur Rubbe, médecin et pétomane virtuose.

Je ne suis pas merdecin (sic) aujourd’hui, dit le gros monsieur avec un ton d’une grande douceur qui contraste singulièrement avec le pet formidable qu’il vient d’émettre…

Mais que peuvent faire, dans ces conditions, les malades, ici, le Samedi ? demande le Jeune Homme.

Qu’ils crèvent ! dit le gros monsieur, en ponctuant son assertion d’un pet à l’odeur écœurante de foin suri.

Mais la figure la plus remarquable, et la plus attirante, est sans aucun doute Evelyne, la pré-adolescente dévergondée, la Lolita dont le langage cru ferait tellement rougir charretiers et harengères qu’il serait sans doute indécent d’en citer ici le moindre exemple, et qui, parallèlement, fait preuve d’une précocité intellectuelle inouïe et fait sensation par la somme astronomique de ses connaissances extravagantes en tous les domaines.

On est à la fois dans le théâtre de Guignol et dans la folie géniale d’Antonin Artaud.

Le lecteur qui se laissera tourbillonner dans la dérive du discours déchaîné, dans l’excessif, dans l’incorrect, dans l’impertinent, dans la pétulance, dans l’absurde, dans le salace, dans l’enfilade époustouflante des jeux de mots, calembours et calembredaines irrésistiblement hilarants, dans la succession des pitreries, des facéties, des coq-à-l’âne des acteurs… accomplira un voyage euphorique qui sera à la fois un bienfaisant retour vers une enfance où tous les imaginaires et les illogismes sont ouverts et une étourdissante course à la débauche lexicale sur un impétueux torrent d’amoralité, dans une sorte de nouvelle nef des fous.

Ce livre hors genre peut se consommer de deux façons : de celle d’un gourmand qui l’avalerait d’un seule et longue goulée ou de celle d’un gourmet qui le dégusterait à petits traits.

Quel qu’en soit le mode, la lecture en sera forcément, fortement, jouissive.

 

Patryck Froissart

 


  • Vu : 1874

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A propos de l'écrivain

Maurice Mourier

 

Agrégé de Lettres Modernes, Maître de Conférences Hors Classe à l’Université de Paris-X, actuellement retraité, Maurice Mourier a été successivement attaché culturel à l’Ambassade de France à Tôkyô, professeur à l’Université de Damas, attaché culturel à l’Ambassade de France à Madrid, maître-assistant à l’Université de Lyon II en Littérature Comparée, puis maître de conférences à l’Université de Paris-X à Nanterre en Littérature Française (spécialités : roman, poésie). A partir de 1979 et jusqu’en 1996 il a été professeur de littérature française aux sessions d’été de l’université de Middlebury College (Vermont, Etats-Unis). Parallèlement : critique de cinéma sous le pseudonyme de Michel MESNIL à la revue Esprit, environ cinq-cents articles publiés depuis 1958. Critique et essayiste (littérature, rapports du cinéma et de la littérature) : des dizaines d’articles dans des revues cinématographiques ou universitaires. Editeur de nombreux titres chez Presses-Pocket (collection Lire et Voir les Classiques) et au Livre de Poche. Actuellement membre des Comités de rédaction des revues Diasporiques et La Nouvelle Quinzaine littéraire, et contributeur régulier à La Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau, depuis 1994).

Bibliographie :

Principales publications sous le nom de Maurice MOURIER :

Le Miroir mité, roman, Gallimard, 1972

Godilande ou Journal d’un mort, Gallimard, 1974

Parcs de mémoire, roman, Denoël, 1985

Comment vivre avec l’image, Nouvelle Encyclopédie Diderot, directeur de l’ouvrage et contributeur, PUF, 1989

Les Nuits de Narra, EST-Samuel Tastet, 2006

Ajoupa-Bouillon, EST-Samuel Tastet, 2009

On se sent moins jeune par temps pluvieux, recueil de poèmes, Editions Caractères, 2009

L’ivre de bords, Editions Caractères, 2013

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.