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D1 - Première partie sur trois

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 18.06.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

D1 - Première partie sur trois

 

Sur ce sentier d’où je domine les eaux du détroit de Johnson, les fleurs de cornouiller signent, à flanc de coteaux, l’avènement de juin. Quand je suis arrivée hier dans la nuit, j’ai pu brièvement observer de la fenêtre de mon chalet les flots rutilants avant que les rayons de lune cessent de les éclairer mais déjà leur rumeur me reposait du décalage horaire et calmait mon impatience des retrouvailles.

Dans le jour levé depuis quelques heures, la rumeur enfle au fur et à mesure que je descends vers la berge où je me posterai aujourd’hui. Un festin et son spectacle se préparent. Les saumons ont commencé à remonter le bras de mer pour retrouver le lieu de leur naissance où ils vont frayer. Les grizzlis les attendent et les orques les suivent. Des poissons éventrés par les crocs ou les griffes des uns, les dents des autres, brilleront un instant encore dans une gerbe d’éclaboussures où leur sang se diluera, faisant diversion pour que d’autres aient la vie sauve et perpétuent l’espèce.

Mais elle, quand va-t-elle arriver ? Quand verrai-je son aileron entamé autrefois par un filin de pêcheur battre le pavillon de sa survie et trancher l’eau comme une lame pour y disparaître un moment avant de ressurgir, plus loin ? Elle mènera la troupe D. Elle est donc D1 selon la classification établie par le cétologue du coin. En mon for intérieur, je l’appelle Dalva.

L’an dernier, j’ai observé, dans la crique des caresses, Dalva et ses congénères frotter longuement leur ventre sur des galets si peu profonds qu’à cet endroit de la baie, dans cette eau limpide et sans remous, me sont parvenus leurs râles entrecoupés de cris aigus alors que partout ailleurs, le vacarme des vents et des vagues donne à croire que les profondeurs sont muettes.

J’entends pourtant les orques se parler quand le cétologue devenu mon ami m’amène en mer. Dans le sonar, leurs clicks d’écholocalisation et les sonorités pointues de leur chant composent le tissu vocal ouaté de leur mystérieux langage. Battements de nageoires et de queues passent en arrière fond, comme un décor s’estompe pour l’œil accoutumé. Les sons stridents de leurs appels se propagent dans l’onde marine et me laissent éperdue d’émotion. Leur gracilité vocale est le démenti de leur masse.

J’ai aimé un homme dont la voix ouvrait en moi les portes de tous les possibles, les laissait battre dans le courant de mon imaginaire avant de les claquer dans le silence. Il avait une voix à me faire jouir ou hurler à la mort. Parmi une foule bavarde, elle me parvenait comme un aimant attire irrésistiblement l’acier. J’étais incapable, en son absence, d’invoquer son image mais sa voix résonnait dans ma mémoire et me bouleversait encore. Et je ne savais plus si c’était lui qui me manquait ou la proximité illusoire d’un idéal. Mais comment atteindre l’insaisissable ? Si j’avais osé l’enlacer, sa voix et son corps n’auraient-ils plus fait qu’un ou le charme se serait-il brisé ?

Quand je débranche le sonar, je revis un instant ce claquement de l’amour qu’on espère réciproque puis reprends mon souffle. Le silence me permet de mieux entendre ce que les sons ont gravé en moi. Le silence est le berceau de l’amour. De la lucidité aussi.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr