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D’un monde qui n’est plus, Israël Joshua Singer (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 11.10.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Les Belles Lettres

D’un monde qui n’est plus, Israël Joshua Singer, Les Belles-Lettres, janvier 2023, trad. yiddish, Henri Lewi, 326 pages, 15,50 €

Edition: Les Belles Lettres

D’un monde qui n’est plus, Israël Joshua Singer (par Gilles Banderier)

 

 

À partir de 1935 et jusqu’au début de la guerre, un photographe d’origine russe, Roman Vishniac (1897-1990) entreprit, dans des conditions difficiles, de photographier la vie des ghettos et villages juifs d’Europe orientale. Dissimulant son appareil, il prit des milliers de clichés – seize mille – dont il ne put sauver qu’une fraction, les négatifs ayant été cousus dans ses vêtements lorsqu’il s’exila aux Etats-Unis, ou cachés en France. Il en résulta un livre magnifique, un des plus beaux ouvrages de photographie, A Vanished World, d’autant plus émouvant que le monde décrit avait disparu à jamais, fondu dans les flammes de la Shoah, et que la plupart des personnages figurant sur les photographies avaient été massacrés par l’Allemagne.

C’est sous un titre pas très éloigné (Fun a velt vos iz nishto mer, en yiddish) qu’Israël Joshua Singer (1893-1944) a publié ses souvenirs d’enfance. Fils de rabbin, il fut le frère du Prix Nobel de Littérature, Isaac Bashevis Singer (1904-1991). Ce dernier avait été, avec Sholem-Aleikhem, un des plus grands d’écrivains d’expression yiddish et un peintre de l’existence quotidienne dans les shtetlech, ces bourgades plus ou moins importantes où les Juifs menaient – ou tentaient de mener – une vie aussi normale que possible, entre des autorités politiques généralement mal disposées à leur égard (l’antisémitisme des peuples slaves forme un chapitre peu reluisant de l’histoire des persécutions) et des autorités religieuses chrétiennes à l’affût du moindre faux pas, prêtes dès que l’ombre d’une rumeur apparaissait, à ressortir la vieille et sordide accusation de crime rituel (ainsi, p.56-57), prétexte à toutes les exactions.

Les souvenirs d’enfance composés par Israël Joshua Singer, le frère aîné d’Isaac Bashevis, donnent à lire cela et davantage encore. Ils décrivent le terroir dans lequel s’est enracinée l’œuvre du cadet : la communauté de Lentshin, en Pologne, un shtetl parmi d’autres. Comme si être une minorité persécutée ne suffisait pas, les Juifs s’offraient le luxe de la division (qui a survécu jusqu’à nos jours) entre hassidim (le père des deux écrivains descendait du Baal Shem Tov) et misnaged, division peu claire pour les non-Juifs, mais qui recoupait également des clivages sociaux. « Le plus grand blasphème, le plus grand péché, c’est quand les Juifs se disputent entre eux », déclarait le grand-père du narrateur (p.152) : parole sage, mais de peu d’effet, car il arrivait, comme ce fut le cas dans la lignée des Singer, qu’une même famille regroupât des représentants des deux tendances et cela ne contribuait guère à l’harmonie du clan. Il incombait souvent aux femmes de travailler afin que leurs maris pussent étudier à loisir Torah, Talmud et Kabbale. Le père du narrateur, qui s’est jeté dans les méandres de la jurisprudence halakhique avec les mêmes délices et le même abandon qu’un joueur d’échecs, entend faire de son fils un érudit rabbinique, ce qui n’est pas du goût du jeune garçon :

« Plus mon père voulait me tenir à l’écart de la vie et plongé dans les saints livres, plus violemment j’aspirais à la vie dont je m’imprégnais avec une passion extraordinaire ; mieux encore la vie elle-même faisait irruption dans le cabinet de mon père où je devais étudier la Torah » (p.225).

Il est également question des rapports avec les chrétiens, incarnés au sein de la communauté par le shabes goy, chargé de certaines besognes pendant le shabbat ou d’autres fêtes religieuses et qui finissait par connaître, sinon la théologie sous-jacente, du moins les usages du judaïsme, la praxis, aussi bien que les Juifs eux-mêmes.

Même si certains habitants du shtetl ou quelques Juifs des environs étaient moins pauvres que d’autres, Singer peint à hauteur d’enfant un monde de petites gens, vivant dans une insécurité (pas seulement économique) permanente, pratiquant parfois un judaïsme hétérodoxe – croyant au pouvoir de la sorcellerie et en la réincarnation (p.135), et dont la mémoire était hantée par les pogromes (comme celui de Bogdan Khmielnitzky ou Chmielnicki, que les Ukrainiens honorent comme un héros national), mais sans deviner que le pire était à venir.

 

Gilles Banderier

 

Fils d’un rabbin, Israël Joshua Singer (1893-1944), écrivain yiddish polonais, passa son enfance à Varsovie, avant de s’installer à New York en 1934.

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).