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Conversation dans un parc sur Constantin Cavafy (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 05.06.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Conversation dans un parc sur Constantin Cavafy (par Patrick Abraham)

« J’aime Cavafy, me dit-il en s’asseyant sur un banc du jardim da Estrela, ce soir venteux d’avril, j’aime Cavafy car je ne me sens jamais autant chez moi quand je le lis et jamais autant, pour mon bonheur, détaché de moi. J’aime Cavafy car il a incarné par excellence ce que j’entends par modernité, ou ce qu’on m’a appris qu’elle était : la banalité minutieuse du quotidien frôlée par l’aile de l’Intemporel. J’aime Cavafy car il a été moderne sans l’avoir vraiment cherché, à rebours de modernités plus voyantes ou plus ostentatoires, n’ayant jamais voulu posséder d’autres moyens que ceux qu’il s’est choisis et qu’il a maitrisés, en vérité, à la perfection. Qu’il m’a procuré de riches rêveries ! Quelle Grèce lumineuse même dans sa chute s’exprime dans ses vers, si différente pourtant de la Grèce académique où mon adolescence (j’ai trente ans de plus que toi, ne l’oublie pas !) s’est ennuyée. Peut-être lui fallait-il cette distance alexandrine, ce provincialisme africain (il a à peine mis les pieds à Athènes, tu le sais) pour s’approprier cette Grèce-là, décentrée et désolennisée, et nous en offrir le profil. Que ses marins et ses sculpteurs, ses garçons de boutique aux poches vides, ses amoureux sans espoir mais sans renoncement à l’espoir, ses éphèbes promis au tombeau, ses monarques menacés et ses empereurs apostats, ses philosophes et ses déclassés (Pierre Herbart est l’autre écrivain majeur du déclassement, comme tu me l’as prouvé) me sont proches !

J’aime qu’il soit autant historien et moraliste que poète, et dans les trois cas comme de biais. J’aime les faubourgs sordides et les maisons de plaisir de son Orient sans fanatisme ni Livre incréé, sa Lybie, sa Phénicie et sa Syrie hellénisés puis romanisés et christianisés où les cultes se succèdent, se mélangent ou se côtoient sans se contredire – mais a-t-on encore le droit aujourd’hui de nommer et regretter cet Orient-là ? J’aime qu’il ait si peu écrit ou si peu conservé ce qu’il a écrit, qu’il ait tellement déchiré, remisé, patienté avant d’être enfin moins insatisfait de lui-même, et qu’il se soit soumis avec tant de réticence à la putasserie de la publication. J’aime son héroïsme ».

Un tramway grinça à l’extérieur du jardin ; le ciel se couvrait sur Lisbonne. L’écoutant, je pensai à la singularité du style ; je pensai à ce qui se joue dans l’espace si étroit du poème – à ce murmure têtu ; je pensai à Gilbert Lely et à son « long acharnement (1) ». Le ballon d’un enfant roula jusqu’à notre banc ; il se leva, shoota puis continua :

« J’aime sa prudence, son mépris des accommodements, sa confiance dans cette divinité capricieuse qu’on appelle Postérité et qu’il m’est arrivé d’adorer. J’aime que son plus beau texte, qui est très court, évoque un bureau de tabac comme le plus beau texte de Pessoa ou plutôt d’Alvaro de Campos, qui n’est pas bref. Connais-tu le film où Pessoa et lui se croisent dans un improbable voyage maritime ? J’aime qu’il n’ait rien eu à dire à Gide dans un café d’Alexandrie – que Gide n’ait rien eu à lui dire. J’ai rêvé d’une rencontre impossible avec un négociant ardennais comme lui à moitié hors du monde ; j’en ai d’ailleurs ébauché une nouvelle : tu m’honorerais si tu la terminais. J’aime qu’à ses jeunes admirateurs scandalisés il répétât, avec sincérité ou par provocation, préférer Musset ou son compatriote Jean Moréas à Baudelaire et Mallarmé. J’aime que son appartement sans électricité, 10, rue Lepsius (Alain Bottière m’a envoyé des photos de son immeuble : je te les montrerai), fût situé à côté d’un bordel, et qu’il se contentât pour toute nourriture, certains jours, d’olives et d’ouzo, s’accoudant sur son balcon pour fumer et se réciter quelques vers qu’il lui faudrait plusieurs mois pour achever. J’aime sa laideur, son visage vite fané et son allure sans séduction, son apparence impeccable quoique modeste puis étriquée d’employé clandestin ou de fonctionnaire subalterne, son existence presque immobile, comme Pessoa là encore, qui lui a permis de préserver ce qu’une vie active ou glorieuse eût englouti. J’aime son anti-lyrisme sans trucages futuristes ni brume symboliste, sa manière d’associer dans une strophe des mots rares à des tournures populaires dont il essayait l’effet, nous raconte-t-on, sur les commerçants de son quartier. J’aime qu’à lui seul il ait réinventé une langue – ce qui ne simplifie pas la tâche du traducteur, je te le garantis ! J’aime qu’on lui reprochât son élitisme. J’aime sa concision. J’aime son panhellénisme. J’aime qu’il ait hanté Lawrence Durrell, E. M. Forster et W. H. Auden et que d’anciens dieux ressuscitent dans son œuvre quoiqu’il soit mort, nous assure-t-on, munis des sacrements du Patriarcat orthodoxe. J’aime que dans un roman récent d’Ersi Sotiropoulos (je te le prêterai) un apprenti forgeron aperçu à Constantinople et un dresseur de pigeons l’obsèdent lors de son escapade parisienne avec son frère John, et qu’il se branle pour un danseur russe qui l’ignore. J’ai découvert Cavafy dans la traduction de Marguerite Yourcenar tandis que j’étais étudiant : il m’a libéré avec bien plus de force que Cocteau, Pasolini ou même Genet. J’ai vieilli. Pour moi aussi les folles générosités de mes vingt ans et les passions d’une nuit dans un minable hôtel de banlieue, devant lequel j’ai ensuite déambulé cent fois, forment mes uniques souvenirs radieux. Je lui dois non seulement de grandes joies mais comme une sorte d’éthique, et c’est par ses yeux que je regarde, dans une ville d’Asie, un port méditerranéen ou ici, à Lisbonne, les muscles souples, la coupe de cheveux ou les vêtements de travail d’un plâtrier, d’un pêcheur ou d’un serveur qui ne sauront jamais à quel point, grâce à lui, j’ai été ému à les voir ainsi passer à travers les siècles. Tiens ! il va pleuvoir ; allons dîner ».

 

Patrick Abraham

 

(1) Cf. La Parole et le froid : « Puis à mon livre je songeai : chaque phrase vingt fois récrite, / Parce qu’il n’est rien d’ineffable au prix d’un long acharnement ». Le roman d’Ersi Sotiropoulos évoqué plus loin a été traduit en français en 2016 par Gilles Decorvet sous le titre Ce qui reste de la nuit (éditions Stock).

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