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Constellations, Éclats de vie, Sinéad Gleeson (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 06.04.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Roman, La Table Ronde

Constellations, Éclats de vie, Sinéad Gleeson, La Table Ronde, février 2021, trad. anglais, Cécile Arnaud, 304 pages, 22 €

Edition: La Table Ronde

Constellations, Éclats de vie, Sinéad Gleeson (par Delphine Crahay)

Constellations est l’épopée d’un corps, d’un corps souffrant et bataillant contre mille maux sans désarmer jamais, quoiqu’il soit souvent défait – mais toujours provisoirement. Monoarthrite et hanche en titane et en porcelaine, opérations multiples, césariennes, leucémie, kystes… Que le sous-titre soit Éclats de vie en dit long, même s’il est équivoque et suggère aussi que la vie vole en éclats, sur l’esprit, la vitalité et le courage de l’auteure – on songerait plutôt, à ne considérer que l’inventaire de ces maux, à éclats de mort.

Car Sinéad Gleeson ne nous en épargne aucun, ce qui fait de Constellations un livre âpre, dur et lourd – d’une lourdeur qui n’accable pourtant pas : quels que soient la précision de ses propos, les détails qu’elle livre et l’intensité des souffrances qu’elle exprime sans les atténuer, elle ne geint ni ne se plaint. Il semble plutôt qu’elle prenne acte de toutes les mésaventures qui arrivent à son corps, qu’elle en rende compte comme autant d’expériences, avec un mélange de distance et de proximité : elle raconte au plus proche de son corps, au plus serré de ses pores, de l’intérieur, mais avec une distance d’observatrice d’elle-même, de ses souffrances et de ses réactions.

À cet égard, Constellations, qui montre qu’une vie même à ce point envahie par la maladie ne se réduit ni ne s’assimile à elle – loin de là ! –, sera d’un grand secours non seulement à celles et ceux qui sont malades, mais aussi pour porter sur toutes les formes de l’adversité un regard sinon salvateur, du moins auxiliaire.

Pour autant, Constellations ne se limite pas au récit des affres endurées par l’auteure, le propos est beaucoup plus vaste et développe des réflexions et des interrogations sur plusieurs thèmes importants, à travers le prisme d’une conscience féminine et féministe, et conformément, semble-t-il, à une des doxa qui ont cours en matière de genre, d’art contemporain, de racisme et de sexisme. Une doxa généreuse, certes, et bien intentionnée et progressiste – une doxa tout de même. Il y est d’abord question du corps, sain ou souffrant, de la conscience neuve qu’on en prend quand il nous fait défaut, de ses géographies singulières – c’est selon cette perspective que le récit est structuré : chaque constellation est une partie de ce territoire marqué par son histoire –, de ses avatars, si l’on peut dire – car « nous créons nos différents corps comme autant de poupées russes et nous tentons d’en garder un qui ne soit que pour nous » – et des signes et symboles dont il est porteur.

Sinéad Gleeson y parle aussi de la condition de malade, cette existence « transmutée » où le temps est transformé et la conscience « amputée », et formule, non sans faire sa part à la reconnaissance pour les soins reçus, des critiques sévères à l’encontre de l’institution médicale, du manque d’égards, d’attention et d’empathie de ceux qui l’incarnent – en particulier quand le patient est une femme et le médecin un homme – et de la langue imposée pour dire la douleur, dont elle pointe l’indigence et l’extériorité. Contre ce parler de médecins, elle propose un lexique singulier, de malade et de personne, longue litanie où l’on peut lire une invite à se réapproprier sa langue, à se créer une langue, et pas seulement pour parler de ses maux. Il est par ailleurs question, dans ce récit-essai, des liens entre maladie et art, avec des références, on s’en doute, à Frida Kahlo mais aussi à d’autres artistes et à certaines « performances », comme on dit, dont le corps est le sujet et la matière. Ce faisant, elle rappelle que la création reste le moyen le plus puissant de sublimer et dépasser une expérience douloureuse, et que son enjeu peut être tout simplement vital – il faudrait, en ces temps absurdes, le placarder partout !

A ces sujets s’ajoutent la condition féminine, la maternité et l’avortement, la mort, traités de la même façon et toujours inscrits dans le contexte particulier de l’Irlande catholique : Sinéad Gleeson part de son expérience, qu’elle entremêle à des bribes d’autres expériences, en les examinant toutes à la lumière des auteurs mais aussi des proches dont les réflexions nourrissent, affinent, infléchissent et nuancent la sienne.

Il en résulte un livre foisonnant et d’une grande force, qui mêle données intimes, scientifiques et artistiques, historiques et sociologiques, en abondance et en nuance, avec un sens aigu du détail, et qui déploie sinon toutes, du moins beaucoup de facettes, à la fois d’une existence singulière et de l’expérience féminine, sans les séparer ni les cloisonner dans ce continuum qu’est la vie. Cette entreprise totale, ou à peu près, n’échappe pas à une certaine dispersion, ni à des redondances, mais on ne peut reprocher à l’auteure d’être superficielle. Elle y fait montre d’une curiosité vaste, d’une très grande ouverture d’esprit, d’une intelligence vive et fine, d’une franchise et d’un courage qui font de son récit un témoignage précieux et inspirant.


Delphine Crahay


Sinéad Gleeson, née en 1978, vit à Dublin. Elle écrit des essais et des critiques d’art, est éditrice et a travaillé comme animatrice pour la radio. Constellations, paru chez Picador en 2019, est son premier livre.


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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.