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Connaissance de l’enfer, Antonio Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 08.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Langue portugaise, Roman, Points

Connaissance de l’enfer (Conhecimento do inferno, 1980), trad. portugais, Michelle Giudicelli, 372 pages, 7,10 €

Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Points

Connaissance de l’enfer, Antonio Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

 

Connaissance de l’enfer est le troisième roman d’une trilogie que Lobo Antunes consacre aux souffrances et horreurs qu’il a vécues pendant vingt-sept mois dans la terrible guerre coloniale qui a ensanglanté l’Angola sous la dictature de Salazar. Les deux premiers – Mémoire d’éléphant et Le cul de Judas – parus coup sur coup en 1979 – se situaient en Angola. Ce troisième volet est celui du retour au Portugal, vers l’hôpital Miguel-Bombarda dans lequel le narrateur Lobo Antunes exerce les fonctions de psychiatre. Antonio Lobo Antunes exerça – jusqu’en 1985 – la profession de psychiatre à l’hôpital Miguel-Bombarda de Lisbonne, celui-là même où se déroule l’essentiel de ce roman.

Le chemin du narrateur n’est pas vraiment une descente en enfer. C’est plutôt la route qui mène d’un enfer à l’autre. Après la guerre – coloniale et atroce – à laquelle il a dû participer, horrible carnage pour « sauver » les bouts de l’empire portugais en décomposition, il rentre au Portugal pour rejoindre l’hôpital psychiatrique où il doit exercer – il est médecin. Cauchemar plus affreux encore.

« En 1973 j’étais revenu de la guerre et je savais ce que c’était les blessés, le glapissement des gémissements sur la piste, les explosions, les tirs, les mines, les ventres écartelés par l’explosion des mines, je savais ce que c’était que les prisonniers et les bébés assassinés, je savais ce que c’était que le sang répandu et la nostalgie, mais on m’avait épargné la connaissance de l’enfer ».

L’horreur alors ne vient plus du fer et du feu. Elle est installée dans les pauvres êtres qui errent dans les couloirs et les chambres de l’hôpital Bombarda. Elle est aussi dans les têtes et le désarroi des médecins dont les savoirs incertains n’ont en réalité pas de réponse à la détresse des patients. Savoirs hésitants, tournant en rond, entre la médication – surtout – et un discours approximatif. Le tout dans des lieux à peine salubres, décatis, des lits rouillés et des murs suintants. « J’aurais dû faire dentaire » dit le narrateur (qui est, ce sera dit, Antonio Lobo Antunes lui-même). On ne peut s’empêcher de sourire à la répétition de cette antienne dérisoire – reprise d’ailleurs par plusieurs des confrères du narrateur.

L’humour accompagne ce roman comme un contrepoint – une ligne mélodique qui soutient, compense ET accentue le chant principal. Comment raconter autrement ce cauchemar semble dire Lobo Antunes ? Comment vivre autrement ce cauchemar semble dire le narrateur – l’autre Lobo Antunes ? Le spectacle de la folie, derrière la terreur qu’il déclenche – à cause de cette terreur – fait souvent rire. On connaît tous des histoires drôles ayant pour sujet les fous. Antonio Lobo Antunes y associe étroitement une tendresse, une solidarité, une empathie de chaque instant. Ces spectres en pyjama, gavés de drogues médicamenteuses, secoués d’électrochocs, qui errent comme des âmes damnées dans les couloirs de l’hôpital, sans jamais savoir quand et pourquoi il y aurait un bout au chemin de croix – sans même la capacité de s’en poser la question.

« Les malades de l’hôpital Miguel-Bombarda, se dit-il en regardant autour de lui la foule de chemises de nuit assises en silence sur les chaises en formica, les malades de l’hôpital Miguel-Bombarda ne sanglotent pas, ne protestent pas, ne pleurent pas : ce sont des cadavres gris, de pauvres cadavres castrés qui respirent à peine, abrutis par des calmants, poisseux de comprimés et de gélules, qui se déplacent avec de lents gestes d’algues de pièce en pièce en traînant leurs espadrilles sur les lattes du plancher, concaves à force d’usure ».

Entre les deux terreurs, entre les deux enfers, s’étend le Portugal, le pays retrouvé après l’Angola et les crimes coloniaux. Le narrateur à son retour en Algarve – il est encore écrasé par les souffrances de la guerre – retrouve sa terre dans un mélange de sentiments contradictoires et vifs. Le ventre du Malin dont il a vécu l’œuvre en Afrique ne peut être innocent, lavé des crimes de ses enfants. Il est plein d’obscurités, à mille lieues de l’imagerie qui fait du Portugal un bain permanent de soleil. Lobo Antunes règle des comptes avec sa terre dans sa matérialité même, dans son amabilité !

« Un chien au museau pendant trottait entre les limons d’une charrette et il se dit Comme mon pays est triste là où la mer n’arrive pas, nocturne même au soleil, sombre même le jour là où la mer n’arrive pas, petits cimetières où les morts, échevelés, tournent en rond dans les labyrinthes des croix à la recherche d’une impossible issue, […] Il était habité d’une pitié rageuse, d’une tendresse irritée pour son pays décharné et étrange […] ».

Et, peu à peu, à mesure qu’avance la plongée du narrateur dans l’univers profond et désespérant de la folie, les deux tresses narratives des enfers – la guerre africaine et ses blessés, ses morts, ses martyrs d’un côté et l’hôpital Miguel-Bombarda avec ses fantômes effrayants – se rapprochent, se mêlent, se tricotent en mailles serrées. Lobo Antunes fait de ses deux enfers un chant unique dont la musique est composée par la douleur, la peine, la peur d’un monde toujours capable du pire. Les souffrances se mêlent étroitement dans une narration sombre où la décomposition, la putréfaction sont des thèmes récurrents, une sorte de basse continue obsédante.

« Debout au milieu des tables, j’aspirais le relent de l’urinoir voisin, où l’on pissait sur des plaques de pierre le long desquelles s’écoulait, grâce à une série rouillée de tuyaux, une bave d’eau mousseuse qui entraînait mollement les étrons sur une veine en ciment en direction d’un égout improbable : et j’ai eu l’impression, en regardant les excréments qu’ils flottaient lentement, qu’ils tournaient interminablement dans l’asile, à travers les quatre ou cinq étages de l’asile, à travers le jardin, la pharmacie, la cuisine, le salon d’honneur, la chapelle, qu’ils tournaient en rond en empuantissant tout de leur odeur fétide, exhalant un miasme épais de carie empoisonnée, pareil à celui des morts en Afrique, dans les cercueils plombés, qui se décomposaient dans le dépôt comme des aliments avariés.

– Est-ce qu’on peut manger les morts ? ai-je demandé une fois à un caporal qui tentait de boucher les fentes d’un cercueil avec un fer à souder ».

Et l’horreur – les horreurs – finissent toujours par en rencontrer une autre, absolue, celle qui a saccagé définitivement la condition humaine même.

« – Il faut dédramatiser les maladies mentales, a proclamé le chef de service en dessinant des flèches sur un tableau noir, rationaliser les asiles, les rendre habitables, décents et même plaisants.

– Comment planter des fleurs autour des fours crématoires ? ai-je demandé. Les nazis entouraient de jardins les chambres à gaz ».

La littérature de la douleur compte d’immenses chefs-d’œuvre, du livre de Job à Gadda, Kertész ou Guimarães Rosa. Ce livre entre dans cette haute lignée. Antonio Lobo Antunes est parmi les plus grands écrivains de notre temps.

 

Léon-Marc Levy

 

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A propos de l'écrivain

Antonio Lobo Antunes

 

Issu de la grande bourgeoisie portugaise, il est élevé dans un milieu aimant. Il devra suivre les traces d'une éducation tout à fait classique de famille portugaise. Il fait des études de médecine et se spécialise en Psychiatrie. Il exercera un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.

Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans : Mémoire d'éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l'enfer qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.

Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par Explication des oiseaux, Fado alexandrino, La farce des damnés et Le retour des caravelles dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974, mettant en avant les tics, les tares et les défauts du peuple qui, au cours des siècles, furent occultés au nom d'une vision héroique de son histoire.

On pourrait réunir les trois romans suivants (Traité des passions de l'âme, L'odre naturel des chosesLa mort de Carlos Gardel) sous le titre cycle de Benfica car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne: des lieux qui sont loin d'être paisibles, des lieux marqués par la perte des illusions, la fin des mythes, des lieux où les chemins se séparent.


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /