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Compagnie K, William March

Ecrit par Léon-Marc Levy 12.09.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, USA, Gallmeister

Compagnie K., trad. (USA) par Stéphanie Levet. 230 p. 23,10 € 12 septembre 2013

Ecrivain(s): William March Edition: Gallmeister

Compagnie K, William March

 

Ecoutez la rumeur terrible de ceux qui ont connu l’Enfer, de ceux qui ne sont pas revenus, de ceux – pire encore – qui en sont revenus brisés à jamais. Compagnie K est un de ces livres dont on sait, en le lisant, qu’il rentrera pour toujours dans nos mémoires de lecteurs. Il marque d’un trait indélébile la première grande plainte du XXème siècle – elle ne restera pas unique hélas -, celle de ceux qui ont quitté la condition d’humains dans la boue, la vermine, la mort des tranchées de 14-18.

La compagnie K est une unité de l’armée américaine envoyée au front en 1917. Le roman de William March, car il s’agit bien d’un roman et quel roman, est composé de voix, 113 voix, qui constituent les « chapitres » du livre. Chacune est celle d’un soldat qui nous dit un moment bref de sa vie, ou de sa mort, dans les tranchées du nord est de la France. On suit ainsi la compagnie K depuis les jours qui précèdent le départ en France jusqu’aux semaines, mois et années qui suivent le retour (de certains).

Polyphonie tragique et poignante qui nous dit la misère de ceux-là mais pas seulement :

« Soldat Joseph Delaney

Puis je pense : au début ce livre devait rapporter l’histoire de ma compagnie, mais ce n’est plus ce que je veux maintenant. Je veux que ce soit une histoire de toutes les compagnies de toutes les années. (…). Avec des noms différents et des décors différents, les hommes que j’ai évoqués pourraient tout aussi bien être français, allemands, anglais, ou russes d’ailleurs. »

Souffrances physique, morales, absurdités des circonstances de la mort, jeunes hommes abattus comme bétail, imbécillité des ordres et contre-ordres d’officiers incompétents et/ou aussi misérables que leurs hommes, idiotie enfin de la Guerre, gouffre sans fond d’une jeunesse qui n’a rien demandé de cela et qu’on envoie au sacrifice pour des objectifs auxquels il n’entendent rien. Compagnie K, au-delà du chœur polyphonique effroyable, constitue un réquisitoire implacable contre la guerre, contre toutes les guerres.

« Si les hommes de rang de chaque armée pouvaient simplement se retrouver au bord d’un fleuve pour discuter calmement, aucune guerre ne pourrait durer plus d’une semaine.

Soldat Plez Yancey »

Pire que la faim, le froid, la mort, March nous emmène sur les chemins tortueux et glacés de l’abdication mentale des hommes. Des bêtes traquées, terrées, terrorisées. Le mécanisme qui surgit, se met en place dans ce roman choral, c’est celui de l’apparition d’une autre morale, celle de la guerre : tuer pour ne pas mourir, pour venger les copains morts, pour accomplir sa haine et sa détresse. Rien n’a de sens que ce qui reste de vivant : un corps affamé et transi qui ne veut pas disparaître. Alors des fantômes ici se traînent, sans espoir, sans rêve, sans conscience réelle de ce qui arrive, comme dans un interminable cauchemar.

« Alors, d’une casemate démolie, un homme est sorti à quatre pattes dans les décombres. Sa mâchoire avait été en partie emportée et elle pendait, mais quand il nous a vus il a tenu l’os décroché dans sa main et il a émis un son qui exprimait la peur et la soumission.

Soldat Jeremiah Easton. »

Le pire dans le pire ne cesse. Exécuter des prisonniers sans défense parce que ce sont les ordres ignobles d’un officier ignoble. C’est ça ou le peloton d’exécution.

« Dites à vos hommes de cesser le feu, la guerre est finie, il a déclaré ». Comme ça la guerre finit comme elle a commencé : les gars ne savent pas vraiment pourquoi. On leur dit que c’est fini comme on leur avait dit d’y aller. Mais pour les hommes de la compagnie K, et pour tous les soldats de toutes les guerres, c’est loin d’être fini ! Il faut rentrer, réapprendre à vivre – pour ceux qui pourront – avec des images effrayantes dans la tête, dans les rêves, avec des remords mortels et la culpabilité de chaque mort qu’on a infligée. Un peu comme si les survivants étaient punis de ne pas être morts là-bas.

Comme ce bout de l’enfer que vit ce soldat affreusement mutilé quand il retrouve sa fiancée au pays :

« Je me suis approché d’elle, mais je ne l’ai pas touchée. Je me suis agenouillé, j’ai appuyé ma joue contre ses genoux… Si elle avait seulement posé sa main sur ma tête ! Si elle avait seulement prononcé une parole bienveillante !... Mais non. Elle a fermé les yeux et elle s’est rétractée. J’ai senti les muscles de ses cuisses se raidir de dégoût.

-       Si tu me touches, je vomis, elle a dit

Soldat Walter Webster »

 

Voyage au bout de l’enfer, dans une longue tradition littéraire qui évoque souvent Erich Maria Remarque ou Maurice Genevoix, Compagnie K est un bouleversement, dans sa langue simple et dépouillée.

Sa traduction en français est l’un des événements majeurs de cette rentrée littéraire.

 

Leon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

William March

 

William March (William Edward Campbell) est un écrivain américain né à Mobile1 le 18 septembre 1893 et mort à La Nouvelle-Orléans en Louisiane le 15 mai 1954 (à 60 ans).

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil