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Comme une lettre, Mireille Gansel

Ecrit par Didier Ayres 30.06.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Comme une lettre, La Coopérative, mai 2017, 144 pages, 16 €

Ecrivain(s): Mireille Gansel

Comme une lettre, Mireille Gansel

 

 

Comment réduire des impressions de lecture, et cela de façon aussi peu cérébrale que possible, mais plutôt ressenties de l’intérieur, à l’image d’un chemin personnel que l’on fait en lisant de la poésie, sans en trahir le secret ? Cette question est bien vive ici, au sujet du recueil que Mireille Gansel publie ce mois-ci. Car il offre à la fois un voyage physique – Italie, Allemagne, mais aussi Paris ou Lyon – et nous fait partager un spleen. Et à travers lui, ce sentiment si particulier que chacun éprouve à sa manière sur l’hiver et ses lumières froides et blanches. Et là est la poésie justement, dans ce dénuement, dans ces mots éthérés, dans le rien, dans l’aube décharnée de janvier, principe intellectuel de la poésie qui raréfie les signes, qui les rend à eux-mêmes comme simple élément verbal, mais d’une telle simplicité hivernale, que la poésie naît et se développe, fait sens, épaissit le feuilletage de la signification, tout en se déchargeant des lourdeurs et des artifices brillants de l’été, par exemple, et de sa nature prospère.

Et puis dans ce recueil l’on est vite confronté à des ambiances japonisantes, et cela dès le premier poème, qui fait un peu songer aux belles pages du Pavillon d’or de Mishima, par exemple quant aux formes rhétoriques qu’emprunte la poétesse, qui n’hésite pas à se frotter à ce dur et patient travail du haïku. Une poésie qui danse entre les choses, trouble en quelque sorte, qui vaque dans les signes raréfiés. Poésie hivernale, ainsi, qui, avec des mots très simples, décrit un univers entier. On distingue d’ailleurs cette sorte de brutalité des lumières de février, les pierres, l’habitation humaine dans sa nudité. Et cela avec la joie triste, si l’on peut dire, du mystère de notre existence, de la vie et du temps avec leur caractère implacable.

 

la petite route du paradou

et les fleurs de l’amandier

dans la beauté de ce matin

et c’était encore l’hiver

 

L’on trouve encore des passages que l’on pourrait qualifier de religieux, en tous cas qui confinent au sacré, moment de célébration du shabbat, idée d’une fête éclairée d’une simple bougie, une lumière tremblante, comme l’est peut-être la foi, et sa fragilité émotive.

Pour conclure cette courte note, il faut quand même citer un exemple précis de l’art poétique de Mireille Gansel, où surgissent des moments à la Tarkovski, le cinéaste, lui qui, avec une habileté sans pareille, saisit le temps dans la simple image d’un insecte pris dans la glue d’un verre de liqueur, rapprochant ainsi la joie de vivre à la morbidité de notre existence.

 

il y a des maisons

qui sont un havre

une manière de poser une pomme

sur une assiette avec un couteau

quelques fleurs au bord de la nuit

offrir un verre d’eau

ne pas poser de question

franchir le seuil

ne pas être un étranger

 

Oui, il s’agit de ce spleen de Paris, que l’on reconnaît dans la luminescence grise et métallique et cette angoisse spleenétique que nous a si bien transmis Baudelaire au milieu de ses Petits poèmes en prosepar exemple.

 

petit square marie-trintignant

ils se sont amusés

comme des fées

les jardiniers du quartier

qui ont planté en rondes bleues

jacinthes apprivoisées

et tulipes feu

 

Didier Ayres

 


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A propos de l'écrivain

Mireille Gansel

 

Maître de conférences et traductrice de poésie en particulier de l'allemand et du vietnamien.Elle a publié aux éditions Sud-Est Asie/Unesco: Chants-poèmes des Monts et des Eaux (1986) et Eclipse de l'étoile de Nelly Sachs (Editions Verdier)
Détachée à "l'Ecole de la paix" de Grenoble elle a travaillé avec Menuhin et est allée soutenir sur place les initiatives pédagogiques et culturelles des communautés tziganes en Hongrie et Roumanie,et des pomaks en Bulgarie.

Traductrice de poètes vietnamiens et allemands (elle a notamment traduit tout l’œuvre poétique de Nelly Sachs ainsi que la correspondance entre Nelly Sachs et Paul Celan), Mireille Gansel a publié récemment aux éditions Calligrammes Larmes de neige (poèmes, 2006), Chronique de la rue Saint-Paul (2010) et Traduire comme transhumer (2012). Elle a longtemps collaboré à La Quinzaine littéraire.

 

 

 

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.