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Cité perdue, Marie-Bénédicte Loze, Lyonel Trouillot (par France Burghelle-Rey)

Ecrit par France Burghelle Rey 15.04.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Cité perdue, Marie-Bénédicte Loze, Lyonel Trouillot, éditions Bruno Doucey, mars 2019, 80 pages, 14 €

Ecrivain(s): Lyonel Trouillot

Cité perdue, Marie-Bénédicte Loze, Lyonel Trouillot (par France Burghelle-Rey)

 

A l’orée du Printemps des poètes, Bruno Doucey publie un recueil écrit à quatre mains par le grand écrivain haïtien Lyonel Trouillot et une jeune française qui signe son premier ouvrage ; celui-ci est accompagné de très beaux dessins d’Ernest Pignon-Ernest. Le poète fait partie des écrivains de son pays qui ont fait le choix de rester vivre à Port-au-Prince. Le voici sans doute inspiré par son pays que l’on sait en détresse.

Après deux exergues d’Aragon et Davertige, dans lesquels revient trois fois l’idée d’amour, le livre s’ouvre sur un texte en prose qui sera unique et qui parle d’un conte sans le nommer où de la haine naîtra « la beauté des recommencements ». Plus qu’un pari, cette expression annonce le thème du chant proposé. Et cela, malgré l’incipit du premier poème qui convie le lecteur à une triste aventure humaine :

Derrière la muraille des faux-semblants

La haine,

Le mensonge,

L’absurde leçon de choses des langues retournées.

Puis la question se pose à la fois des causes et du « tribut » à payer à cette honte des poings levés, des dos tournés, des « portes closes », auxquels le premier dessin d’Ernest Pignon-Ernest répond par une main dressée vers le ciel, doigts écartés, symbole de don et de paix.

Avec le poème éponyme du titre où la Cité est comparée à un cercueil, s’amorce l’espoir évoqué dans les dernières pages du recueil quand des remparts sont érigés contre la violence de la nature. Le texte suivant confirme cette réaction à la décadence :

Hier, les mains artisanales du scribe et du maçon

Nous ouvrirent les passages qui lient

plaines et montagnes

Et élevèrent nos chants à hauteur d’idéal.

Mais la déploration n’est pas achevée et il faut décrire cet état de mort avant de redire que l’avenir pourra renouer avec un passé édénique ? La nouvelle main d’Ernest Pignon-Ernest posée alors entre deux seins est une promesse de fécondité et de renaissance.

La liste des horreurs vécues dans la Cité perdue n’est cependant pas finie, et au mitan du livre des hoquets sous forme de substantifs apparaissent comme autant de cris de dégoût :

Voici crevasses et oripeaux

Voici razzias et fondrières

Empalement… Chaînes… bris… Sacs…

Saccage…

La nature saccagée, la servitude des femmes, l’enfant vaincu comme son père, tout est « défaite » et « désespoir ». Dans cette Cité haïtienne d’un pays en détresse, archétype même de toute ville en guerre, se trouve « la main de la misère et les yeux de la faim ».

Des poèmes courts en vers libres de mètres variés avec chacun leur structure, et dans lesquels le travail des sons contribue à un certain lyrisme, expriment ce besoin de liberté et de révolte au même titre que la main nue de la victime qu’il faut lever encore vers le ciel. Une double page de mains dessinées dans leur union – l’une tient serré le poignet qui soutient l’autre – intervient après cet acmé de la douleur. Le poète peut alors écrire :

Gloire aux mains généreuses

Qui jettent piécettes et vieilles casaques

Et retournent à leur fête

Mais ce mot Gloire mis trois fois en anaphore résonne rétroactivement de façon ironique lorsqu’on lit ensuite : « Le sourire, côté face, a tourné au rictus ». De violents regrets s’expriment encore jusqu’à l’avant-dernier dessin : une main tirant une corde solide qui n’est autre que le symbole de la force toujours vive et fière devant l’avenir.

Enfin s’ouvre le chant d’un credo « Je veux croire à la paume ouverte », que confirmeront, à la clôture du recueil, deux mains ouvertes, symbole d’amour et de non-violence, en attente du meilleur.

Les poèmes de la fin sont une ode à l’humanité résiliente et pleine, après les épreuves, d’une joie retrouvée. Des verbes d’action annoncent au futur la mimesis enfin possible aux vainqueurs qui revivent :

Nous peindrons des soleils aux teintes orangées,

Et des lunes légères comme un rire d’enfant

Alors, comme le premier vers d’un péan, peuvent sonner ces mots : « Voici enfin le temps des passeurs de lumière ».

 

France Burghelle Rey

 


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A propos de l'écrivain

Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot est un romancier (et poète) haïtien. Il est né en 1956 à Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Il écrit en français et en créole. Il est aussi journaliste, professeur de littérature, participe activement à l’association Étonnants Voyageurs Haïti… Il écrit même des paroles pour plusieurs chanteurs haïtiens. C’est un écrivain engagé dans le présent, tout simplement.

Plusieurs de ses romans sont disponibles chez Actes SUD (dans la collection Babel) : Rue des Pas-Perdus, Les Enfants des héros, Yanvalou pour Charlie…

Lyonel TROUILLOT s’est vu décerner en 2009 le prix Wepler, pour son roman Yanvalou pour Charlie. La même année, Dany Laferrière – autre grande plume haïtienne – recevait le Médicis pour L’énigme du retour.

 


A propos du rédacteur

France Burghelle Rey

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : poésie, littérature

Genres : recueils, essais, récit

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, éditeurs divers

France Burghelle Rey est Paris, a enseigné les Lettres classiques et vit actuellement à Paris où elle écrit et pratique la critique littéraire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français.

Plus de cent textes parus dans de nombreuses revues et anthologies ainsi que plus de soixante-dix notes critiques(Nouvelle Quinzaine littéraire, Poezibao, Europe, La Cause littéraire, Place de la Sorbonne, CCP, Recours au poème, Texture, Temporel etc.).

Elle a écrit une quinzaine de recueils dont Lyre en double paru aux éditions Interventions àHaute voixen 2010 puis chez La PorteRévolution en 2013 suivi de Comme un chapitre d'Histoire en 2014 et de Révolution IIen 2016. Le Chant de l'enfance(Prix Blaise Cendrarsadultes) a été publié aux éditions du Cygneen juillet 2015, Petite anthologie, ( Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour )chezUnicitéen 2017 et Après la foudrechez Bleu d'encreen 2018.

 

Les derniers textes augmentés de L'Enfant et le drapeau (à paraître chez Vagamundo), naissance rédemptrice d'un " ange " dans un monde en désolation, veulent exprimer l'expression d'une nécessaire présence au monde en souffrance. Elle achève en 2017 un recueil encore inédit en trois parties sur le thème du lieu puis en 2018 commence un récit poétique.

 

Elle a collaboré avec des peintres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un certain nombre de livres d'artistes.

L'un des ses romans, le premier,  L'Aventure, est publié chez Unicitéau printemps 2018

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