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Chroniques de la Guerre Civile, Manuel Chaves Nogales

Ecrit par Vincent Robin 10.01.15 dans La Une Livres, Quai Voltaire (La Table Ronde), Les Livres, Histoire, Livres décortiqués, Récits

Chroniques de la Guerre Civile, octobre 2014, 255 pages, 20 €

Ecrivain(s): Manuel Chaves Nogales Edition: Quai Voltaire (La Table Ronde)

Chroniques de la Guerre Civile, Manuel Chaves Nogales

 

En se refermant sur les soubresauts ultimes de la « bête immonde », au sens où Brecht y faisait allusion, le XXe siècle européen procurait finalement ce sentiment qu’avait été vaincu par la persuasion démocratique le lot effroyable des régimes totalitaires auparavant montés de lui. Allemagne nazie, Italie fasciste, Républiques staliniennes, Grèce des colonels, Espagne franquiste, Portugal salazariste ou France vichyste auront en effet incarné ces corps infectieux et parasitaires, systèmes au bout du compte répudiés par le droit et la conscience morale mais auxquels l’humain aura payé chaque fois le lourd et sanglant tribut de sa liaison à eux. De la maltraitance des hommes à leur extermination massive, le pas avait été franchi. Jamais un siècle n’aura sans doute alors connu une telle somme de barbaries criminelles, ainsi que le rappelle aujourd’hui partout et à grands cris la prolifération commémorative. Le bilan des massacres humains démesurément sordide et hideux de deux guerres mondiales mais complété par de résurgentes tragédies annexes ou marginales traduit à jamais l’ampleur et la rudesse des abominations vécues. Aux hécatombes tout d’abord militaires se seront ajoutées les décimations ciblées de populations civiles. En cela, la répugnante singularité du siècle échu transparaît-elle absolument aussi.

Sous ce dernier trait, le cas spécifique de l’Espagne et de son peuple martyr ne saurait alors se voir assimilé au catalogue des illustrations secondaires. Débutée en 1936 et malgré sa réputée courte tenue, la guerre dite « civile » recouvre en effet assez nettement l’exemple d’une plus odieuse tyrannie exercée bientôt sur un peuple aux aspirations républicaines mais soudain assujetti aux répressions sanguinaires et sans merci de monstres vêtus de noir ou habillés en vert de gris. Rapporteur subtil et avisé de l’hémorragie qui se propagea de la sorte au cœur du siècle passé et depuis l’intérieur d’un ventre espagnol pour le moins fécond, mais à telle enseigne infesté de corps étrangers toxiques, le journaliste madrilène, Manuel Chaves Nogales, convie notre mémoire par son étonnante et brûlante consignation des faits. Les événements auront ainsi défilé sous son regard et au fil d’articles rédigés à chaud par lui. Ils sont aujourd’hui publiés par les Editions de la Table Ronde selon la judicieuse idée de leur compilation choisie.

« Petit bourgeois libéral ! », ou encore et sous un autre angle, « citoyen d’une république démocratique et parlementaire ! ». Ainsi se définissait lui-même Manuel Chaves Nogales dans la présentation-projection de sa personne à la fois sociale et plus intime. Avant de devenir le « camarade directeur » du journal madrilène Haora au départ des heures sombres espagnoles, cet intellectuel aux convictions libérales serait d’abord reporter dans la presse puis rédacteur en chef. Le climat en la ville de Madrid, assaillie par la rébellion militaire franquiste dès juillet 36, inciterait alors son départ en exil à Paris, tout en même temps que la fuite du gouvernement républicain d’Azaña et Caballero pour Valence. Les circonstances faisant suite aux élections en 1936 du Front populaire espagnol, marquées par le déroulement de deux années d’une guerre civile fomentée par les subversions du nazisme et du fascisme sur le territoire ibérique, verraient ensuite l’écrivain insurgé se retrancher à Londres où il résiderait finalement jusqu’à son décès en 1944.

Aucune ambiguïté ne saurait rendre floue la mouture du regard entretenu par Chaves Nogales, notamment sur sa nation et sur les événements qu’elle dut affronter dans la première moitié du siècle dernier. La vision du journaliste dépendit en premier lieu de sa propre extraction d’une strate espagnole naturellement plutôt rangée du côté de l’aisance vitale et de privilèges fondamentaux, furent-ils assez modestes si l’on considère l’aspect foncièrement inégalitaire de l’entière société hispanique à cette époque. Mais dans un pays où étaient encore assez strictement écartées de l’école – à plus forte raison de l’université – les masses majoritairement pauvres ou misérables et le plus souvent rurales, sa chance d’une promotion intellectuelle ou encore de son émancipation servile doit-elle assurément être portée au compte des avantages dont bénéficia le citadin se déclarant petit-bourgeois par sa naissance. Minorés alors par la suggestion d’un confort matériel même relatif, non négligeables se révèlent pourtant les moyens dont disposa le chroniqueur espagnol et madrilène, premièrement grâce à son statut social ouvert à l’instruction, facteur conditionnel d’esprit critique et tremplin indispensable aux jugements revendicatifs de délibération objective. Le second point d’originalité, qui fera sans doute de Chaves Nogales un observateur des plus affutés, réside assurément dans sa maîtrise décelable de la langue, si l’on entrevoit par là et pour le cas présent son expression écrite claire et limpide. Elle lui aura permis de transcrire de façon approfondie et spontanée son analyse des équilibres humains, catégoriels ou sociaux et politiques. Son apparent éclectisme et sa science patente des affaires du monde ou des cultures distinctes désignent alors chez lui les marques d’une assez savante connaissance universelle, proche parente d’érudition. De ces qualités naquirent les ultimes points forts de l’écrivain et analyste, finalement envahi d’aspirations libérales et démocratiques par le truchement de sérieuses convictions humanistes. Sensible et intelligent, plutôt que visionnaire, seraient les adjectifs qui regrouperaient ainsi les qualités de ce lucide mais hélas éphémère rapporteur de l’effroyable aventure espagnole soudain emportée au fond du marasme totalitaire.

« De toutes les horreurs de la guerre civile et de la révolution, c’est cette inhumaine épuration du prolétariat qui m’a le plus profondément ému et tourmenté » (p.32).

La conformation de certains cerveaux humains – dont on se garderait bien de prétendre ici qu’ils ont aujourd’hui cessé d’occuper le crâne de reptiliens tout encore survivant de l’ère précambrienne – ne lassera sans doute jamais de questionner sur l’étonnante réduction mentale propre à son fait. Darwin aurait-il ignoré une part non négligeable de son travail sur ces considérations ? Bien postérieur à lui cependant, se révélait en Espagne et sous la dorure d’écailles rutilantes, l’un de ces cas d’espèce au semblant humain mais hérité des aubes du paléolithique où les synapses demeuraient inadaptées au transit neuronal. Avec à ses côtés d’autres amphibiens humanoïdes à qui la nature avait également dédaigné une évolution favorable (les généraux Mola, Miaja, Queipo de Llano, Yagüe ou parmi tant d’autres encore, le ministre phalangiste Serrano Suner, un Primo de Rivera junior également), se sera distingué ainsi hier et sous le regard médusé du monde l’inoubliable général Franco. Un million de gens assassinés (la population totale espagnole était de ce temps de plus de 20 millions d’âmes, stipule Chaves) au crédit plein de ce saurien précise autrement combien ses facultés d’esprit soulignaient son genre à part, auquel appartenaient il est vrai aussi quelque duce indocile ou furieux führer, autres rescapés notoires du marigot originel. « Tu avances, tu recules… comment veux-tu que je te formule ? » – ainsi la théorie de l’évolution comporte-t-elle sûrement sa part de régressions qu’un virtuel pas en avant fort souvent dissimule. Le cas de Franco et de la guerre civile espagnole en sont en tout cas l’exemple remarquable.

Avec mille précautions scrupuleuses – qu’infléchissaient sûrement la conjoncture internationale brûlante et sa noblesse de plume –, mais selon un essentiel savoir pragmatique, Chaves Nogales pose en 1939 la question : qui est Franco ? « Franco est aussi éloigné du grand homme qu’on peut l’être. Sa vie ne présente pas le moindre trait de grandeur. Je défie ses biographes d’en relever un seul… [] Le plus médiocre des citoyens espagnols trouve un reflet incroyablement fidèle de lui-même dans les gestes et les discours du Caudillo » (p.148).

Trompeuses auront été pourtant les apparences quand, auparavant, le journaliste rapportait du même : « le général est le plus jeune et le plus intelligent de l’armée espagnole. Ses indiscutables talents stratégiques ont failli transformer en réalité un objectif monstrueux : enchaîner un pays de 25 millions d’habitants au despotisme de quelques milliers d’hommes résolus à donner force à leur caprice, à leur ressentiment et à leur incapacité de comprendre les problèmes politiques, sociaux et économiques »(p.23-24).

On mesure là en quoi l’auteur de ces très instructeurs articles n’aura pas été un absolu visionnaire. Trente-cinq années de dictature franquiste, où ne cesseront ni la torture ni l’extermination brutale et sommaire d’opposants, disent rétrospectivement jusqu’où s’étendit ensuite la « force du caprice ». Franco s’éteindrait lentement, par extraction chirurgicale médiatisée de ses plus bas morceaux archéologiques et non moins tard qu’en 1975. Sous la terreur infligée par ce monstre antédiluvien mais par lequel se régénéra le déluge, le peuple espagnol n’aura pu autrement se débarrasser de lui. Pour la défense de Chaves Nogales qui ne l’aura jamais su, sa foi immodérée dans les vertus et la raison humaine lui procure définitivement une profonde excuse.

Hormis pour ce qui est du détail piquant et édifiant des évolutions de la guerre espagnole « menée contre elle-même » durant ce laps de temps historiquement plutôt récent, ce livre-recueil d’articles enseigne surtout et magistralement comment se réalisent certains récurrents mécanismes de l’autodestruction sociale et humaine. La responsabilité militaire y est bien sûre nettement mise en évidence. Par dimension universelle et pour l’avenir alors, le message récapitulatif de Chaves Nogales doit-il ramener à sa force pédagogique essentielle qu’une assez sérieuse question pourrait résumer brièvement. Faudra-t-il autant de temps à un militaire pour revêtir la peau d’un démocrate qu’il n’en faudra jamais au plus coriace des crocodiles pour devenir un véritable mammifère ?

Excellent document pour la mémoire grâce à son message implicitement dédié à de très incorrigibles humains, sans cesse disposés à replonger dans de plus sombres et mortelles déviances contre-évolutives.

 

Vincent Robin

 


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A propos de l'écrivain

Manuel Chaves Nogales

 

Manuel Chaves Nogales fut journaliste très jeune, d’abord à Séville puis à Madrid. Il écrivit pour de nombreux journaux et dirigea le quotidien Ahora, proche du président Manuel Azaña, entre 1931 et 1936. Pendant la guerre d’Espagne, il fut un républicain militant et continua de travailler à Madrid dans le journalisme jusqu’au départ du gouvernement républicain pour Valence. Fin 1936, il s’exila en France, où il rédigea ses mémoires des premiers mois de la guerre civile (A sangre y fuego, 1937), puis La agonía de Francia, une réflexion sur la débâcle française de 1940 qui peut être rapprochée de celle proposée par l’historien français Marc Bloch dans L’étrange défaite. Fiché par la Gestapo, Chaves Nogales se réfugia à Londres, où il décéda en mai 1944, à 46 ans.

Bibliographie (des ouvrages traduits en français) : Juan Belmonte, matador de taureaux (Juan Belmonte matador de toros), trad. Antoine Martin, Lagrasse, Éd. Verdier, 1990, 273 pages ; Le double jeu de Juan Martínez (El maestro Juan Martínez que estaba allí), trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2010, 310 pages ; À feu et à sang : héros, brutes et martyrs d’Espagne (A sangre y fuego. Héroes, bestias y mártires de España), trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2011, 265 pages ; Histoires prodigieuses et biographies exemplaires de quelques modestes et anonymes et biographies exemplaires de quelques modestes et anonymes (Narraciones Maravillosas y biografías ejemplares de algunos grandes hombres humildes y desconocidos), trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2012, 224 pages ; L’Agonie de la France, trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2014, 224 pages ; Chroniques de la guerre civile, trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 247 pages ; Défense de Madrid, trad. Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 173 pages.

Bibliographie (des ouvrages traduits en français) :

Juan Belmonte, matador de taureaux (Juan Belmonte matador de toros), trad. d’Antoine Martin, Lagrasse, Éd. Verdier, 1990, 273 pages

Le double jeu de Juan Martínez (El maestro Juan Martínez que estaba allí), trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2010, 310 pages

À feu et à sang : héros, brutes et martyrs d’Espagne (A sangre y fuego. Héroes, bestias y mártires de España), trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2011, 265 pages

Histoires prodigieuses et biographies exemplaires de quelques modestes et anonymes et biographies exemplaires de quelques modestes et anonymes (Narraciones Maravillosas y biografías ejemplares de algunos grandes hombres humildes y desconocidos), trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2012, 224 pages

L’Agonie de la France, trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2014, 224 pages

Chroniques de la guerre civile, trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 247 pages

Défense de Madrid, trad. de Catherine Vasseur, La Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 173 pages

 

 

A propos du rédacteur

Vincent Robin

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : histoire, politique et société

Genres : études, essais, biographies…

Maisons d’édition les plus fréquentes : Payot, Gallimard, Perrin, Fayard, De Fallois, Albin Michel, Puf, Tallandier, Laffont

 

Simple quidam, féru de lecture et de la chose écrite en général.

Ainsi né à l’occasion du retour d’un certain Charles sous les ors de la République, puis, au fil de l’épais, atteint par le virus passionnel de l’Histoire (aussi du Canard Enchaîné).

Quinquagénaire aux heures où tout est calme et sûrement moins âgé quand tout s’agite : ce qui devient aussi plus rare !

Musicien à temps perdu, mais également CPE dans un lycée provincial pour celui que l’on croirait gagné.

L’essentiel paraît annoncé. Pour le reste : entrevoir un rendez-vous…