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Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête - Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud le 16.12.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête - Kamel Daoud

 

Au matin Radio France, Paris. Question sur Camus, l'Algérie, le chroniqueur puis le temps de parole à un architecte belge, Vincent Callebaut, fascinant : utopiste de villes-flottantes et de villes verticales écolos. A Ecouter. Car dans la tête de l'algérien, la machine à comparer ne s'arrête jamais. Lui pense : Paris à « dé-musifier » (du mot musée), ville écologique auto-suffisante, verticalité anti-banlieues, portager-avenueetc, implanter la campagne au cœur de la ville. Concept du vivre-ensemble. « Et vous ? ». C'est plus complexe : le régime encourage, soutien et dépense pour le « vivre-chez-soi », pas pour le vivre ensemble. Le but est de reloger chacun dans un trou pas de creuser un pays dans le creux de la géographie ; le vivre-ensemble n'est pas un but national algérien. Cela a été dit dix mille fois. La ville est chez nous ennemie, elle est le signe de la blessure coloniale, le lieu de perdition et de négation, l'espace de la vengeance enfouie et secrète. Où ce situe le centre-ville quand l'histoire est refusée ? C'est le centre coloniale rebaptisée ou le centre effacé des cités dortoirs ? La stèle ou le forum ? Le logement tourne le dos au logement chez nous. Ou le contraire. A poursuivre. Cela faisait rêver, au matin gris de Paris, dans la froidure, sur cette ville future que permettait l'utopie de l'architecte.

Longue nuit d'ailleurs. La veille, dans une télé. Sensation d'être à l'intérieur d'un aquarium en regardant Laurent Ruquier, très sémillant, de « On n'est pas couché ». Assis avec les chroniqueurs de la fameuse émission, filmé, flashé, interrogé, essoré. Curieuse sensation de flottement sous les applaudissements. Pensée sur ce que va dire le pays à propos de ce que va dire le chroniqueur. Parler en France pour un algérien est dur : c'est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l'on se dit entre nous sur l'Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot à deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. Malaisé. J'aurais voulu n'être ni Français, ni algérien, mais bolivien par exemple. Parler de Camus, de l'histoire, de la blessure coloniale, mais avec distance. Ne pas être malade de l'Histoire. Difficile : comment à la fois dire que la colonisation est un crime mais que l'indépendance est un désenchantement ? Comme dire que la France a tué mais que le désastre algérien présent sur le dos de la colonisation est facile et comique, vu de la lune ? Comment parler de l'islam sans tomber ni dans l'islamophobie facile ni dans l'islamophilie ridicule comme explication du cosmos ? Quatre heures d'enregistrement.

Le temps de s'ennuyer un peu, rire beaucoup, regarder, parler, répondre, surveiller sa langue par ses oreilles et regarder la télé de l'intérieur. Intéressant le cosmos-show Occidental. Avec en clou de spectacle une empoignade entre deux chroniqueurs français : Natacha Polony et Aymeric Caron. Du ravissement, à la même table que vous.. Et un peu d'ennui. Si loin de nous. Les sujets ? L'immigration, le crime, les faux chiffres, la droite, la gauche, Le Pen, Zemmour etc. Dans tout ça les « arabes » ou les immigrés en gros ont le rôle du cadavre. Comme dans l'Etranger. Tout part d'eux, mais sans eux. Ce fut bien comme émission cependant. Fini tard.

La nuit, Paris est un ciel nocturne inversée : il commence au sol, sous vos pieds, puis s'élève avec vos yeux quand vous renverser la tête vers la voute noire, dans votre taxi silencieux.

 

Kamel Daoud


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015