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Charlotte, David Foenkinos

Ecrit par Patryck Froissart 22.09.14 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard

Charlotte, août 2014, 224 pages, 18,50 € (version numérique : 12,99 €)

Ecrivain(s): David Foenkinos Edition: Gallimard

Charlotte, David Foenkinos

 

 

C’est un roman qui n’en a pas l’air.

A première vue.

Ce pourrait être un simple alignement de notes,

En quelque sorte un pré-roman.

L’ébauche d’un récit.

Mais c’est un vrai roman.

C’est le roman de Charlotte Salomon.

Ou, plutôt, c’est la vie de Charlotte Salomon.

Sa vie, son œuvre, ses dessins, sa peinture.

Sa vie reconstruite, épisode par épisode.

Son œuvre redécouverte.

La genèse de son œuvre, son essence, ses sources.

Sa raison d’être, d’avoir été.

 

L’œuvre qui a donné du sens à l’existence de Charlotte Salomon.

Qui prend son sens dans l’histoire de Charlotte.

Dans l’Histoire de l’Humanité.

Dans la tragédie du siècle dernier.

Dans le nazisme et la Solution Finale.

L’œuvre qui prend son sens dans la mort de Charlotte.

Dans le meurtre de Charlotte par les barbares hitlériens.

Dans l’Holocauste.

L’œuvre qui retrouve tout son sens tragique dans ce roman qui n’a pas l’air d’être un roman.

 

Charlotte est le personnage de ce roman qui n’a pas l’air d’en être un.

Mais Charlotte, avant d’être le titre d’un roman qui n’a pas l’air d’en être un, a été une personne.

Une personne comme les autres, comme vous et moi, comme ceux qu’elle a aimés.

Comme ceux qui l’ont assassinée.

Charlotte est Allemande.

Juive.

Allemande et juive.

Somme toute, une personne faite de chair, de sang, d’os, d’esprit, d’âme, de talent,

Faite de joies, de pleurs, d’amour, de beauté, en deux mots : de vie…

De tout cela et de bien d’autres choses.

De tout cela qui a pris fin en quelques minutes dans un amoncellement de cadavres nus.

Dans l’horreur glaçante de la chambre à gaz.

 

Charlotte n’est pas la créature de David Foenkinos.

Au contraire, Charlotte possède Foenkinos.

Charlotte détient tous les droits d’auteur sur Foenkinos.

Sur ce roman de Foenkinos qui n’a pas l’air d’en être un.

Depuis des années Charlotte poursuit Foenkinos qui poursuit Charlotte.

Charlotte est à la fois dans David Foenkinos et devant lui qui suit sa trace.

 

L’image de Charlotte, ses drames, la Mort qui accompagne Charlotte.

La Mort qui joue sa danse macabre autour de Charlotte.

Dès sa naissance.

Avant sa naissance, s’acharnant sur sa famille, de suicide en suicide.

Charlotte est l’obsession de Foenkinos.

Fascination de l’écrivain pour le destin bouleversant d’une âme-sœur,

D’une artiste dont l’existence est une succession d’actes tragiques,

D’une peintre de génie qui a représenté sa vie dans ses tableaux.

Qui a inscrit tous ses dessins dans un dessein global, terriblement lucide :

 

« Ce jour-là, c’est la naissance de son œuvre Vie ? ou Théâtre ?

En marchant, elle pense aux images de son passé.

Pour survivre, elle doit peindre son histoire.

C’est la seule issue.

Elle le répète encore et encore.

Elle doit faire revivre les morts ».

Vie ? ou Théâtre ?

 

De cette vie, de ce théâtre, Foenkinos fait un roman qui n’a pas l’air d’être un roman.

Mais qui, bon sang, en est un !

Indiscutablement !

Puissant.

Disant.

Criant.

Hurlant.

Simplement, terriblement émouvant.

Un de ces romans qui rouvrent des blessures et qui laissent des séquelles.

 

Pour la forme, l’auteur s’explique :

 

« Pendant des années, j’ai pris des notes.

J’ai parcouru son œuvre sans cesse.

J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.

J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.

Mais comment ?

Devais-je être présent ?

Devais-je romancer son histoire ?

Quelle forme mon obsession devait-elle prendre ?

Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.

Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.

Je me sentais à l’arrêt à chaque point.

Impossible d’avancer.

C’était une sensation physique, une oppression.

J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.

Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi ».

 

Magnifique exemple de méta-littérature, dirait tout professeur de lettres.

Au milieu d’un roman qui a l’air d’être un poème, un chant, un hymne.

Mais qui est un roman.

Et quel roman !

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

David Foenkinos

 

David Foenkinos est né à Paris en 1974. A l’âge de 16 ans il est atteint d’une maladie de la plèvre et se fait hospitaliser deux mois. Il lit alors énormément et joue de la guitare. Il étudie les lettres à la Sorbonne, devient professeur de guitare. Après avoir exercé le métier d’attaché de presse dans l’édition, il parvient à faire publier Inversion de l’idiotie, son premier roman, en 2002 chez Gallimard. Il obtient le prix Roger-Nimier pour Le Potentiel érotique de ma femme paru en 2004. La Délicatesse, 2009, lui apporte la consécration. Il adapte le roman au cinéma avec son frère Stéphane en 2011, année où il publie Les Souvenirs, son livre le plus autobiographique, ce dernier roman est adapté en 2013 au cinéma par le réalisateur Jean-Paul Rouve, avec Michel Blanc, Chantal Lauby, Mathieu Spinosi, Annie Cordy et Audrey Lamy.

 

Bibliographie sélective :

La tête de l’emploi (J’ai lu, 2014)

Je vais mieux (A vue d’œil, 2013)

Bernard (Les Editions du moteur, 2012)

Les Souvenirs (Gallimard, 2011)

Lennon (Plon, 2010)

La Délicatesse (Gallimard, 2009)

Nos séparations (Gallimard, 2008)

Les cœurs autonomes (Grasset, 2006)

Le Potentiel érotique de ma femme (Gallimard, 2004)

Entre les oreilles (Gallimard, 2002)

Inversion de l’idiotie : de l’influence de deux Polonais (Gallimard, 2001

(Source : Documentation de Radio-France, juin 2014)

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart


Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Valenciennes, il a collaboré à maintes revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Edition épuisée) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP)