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Ce que cela coûte, Wilfred Charles Heinz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 07.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Monsieur Toussaint Louverture

Ce que cela coûte, février 2019, trad. anglais (USA) Emmanuelle et Philippe Aronson, 384 pages, 24 €

Ecrivain(s): Wilfred Charles Heinz Edition: Monsieur Toussaint Louverture

Ce que cela coûte, Wilfred Charles Heinz (par Léon-Marc Levy)

 

Monsieur Toussaint Louverture continue à nous surprendre avec des œuvres oubliées et plus stupéfiantes les unes que les autres. Avec ce roman – est-ce un roman, un récit fictionnel ? – nous sommes dans le monde âpre et mâle de la boxe dans les années 1950. Un journaliste sportif Franck Hugues, va suivre pendant trois semaines la préparation, l’entraînement minutieux d’un superbe boxeur, Eddie Brown, avant son prochain match où se jouera le titre de champion du monde des poids moyens. Nous suivrons ainsi avec lui la vie quotidienne dans un hôtel-restaurant spécialisé, à quelques kilomètres de New-York, avec salle d’entraînement équipée. Eddie Brown n’est pas le seul boxeur en préparation pour des rencontres, même s’il est le plus grand espoir de la boxe de son temps. Ces boxeurs sont entourés de leurs coaches, leurs médecins, leurs sparring-partners – c’est donc une petite colonie que le narrateur Franck Hugues va observer pendant cette période. Observer au détail près, comme le ferait un peu un anthropologue devant une étrange peuplade.

Heinz nous offre une galerie de portraits d’hommes magnifique. Essentiellement d’hommes frustes, issus des plus modestes classes de la société américaine, parfois même après avoir tâté de la délinquance. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans les cœurs loyaux, généreux, solidaires que déploie cette faune marginale. Dans les morceaux de vies qui nous arrivent parfois sous la plume de (qui ? Franck Hugues ou W. C. Heinz ?), on retrouve des origines ouvrières, rudes. On pense souvent à John Fante et au père Bandini et à son fils.

« Mon paternel n’allait pas très bien, et j’avais l’habitude de lui donner un coup de main le samedi et parfois le dimanche et pendant les vacances. J’avais quatorze quinze ans. Tu restes la journée entière debout sur un échafaudage et tu plâtres des plafonds, faut être costaud. Tout est dans la façon de tenir le truc au-dessus de ta tête, et mon père avait de sacrées épaules et de sacrés bras. C’étaient ses artères qui avaient des problèmes. Il avait des vertiges. […] Une fois j’ai dû le rattraper, il était en train de tomber. Il s’est assis, la tête dans les mains, et j’ai dû regarder ailleurs. Je pleurais. Je veux dire, j’avais quatorze ou quinze ans et je chialais comme un bébé et je voulais qu’il me voie pleurer ».

A ces personnages diablement attachants, viennent s’ajouter, comme de précieuses mémoires, des anecdotes. De quoi parlent des boxeurs quand ils sont entre eux ? De boxe. De toutes les façons possibles, drôles, dramatiques, glorieuses, piteuses. Ainsi Jay, un boxeur obscur mais haut en couleurs et qu’un destin pitoyable attend. Il est Italien, extraverti et très bavard.

« Un costaud pour un poids plume. Il adorait te coller. Alors, avant de partir pour le club, j’ai mangé de l’ail. Et pas qu’un peu. Et dans le vestiaire Doc a cru mourir. Il voulait même pas rester avec moi. Il est sorti faire les cent pas dans le couloir. T’as qu’à lui demander, il te racontera ? Bref le combat commence et Muldane fonce sur moi. Je lui souffle un peu dessus et y recule illico. Deux trois mouvements après et y revient à la charge, et je lui souffle encore à la tronche. Ah, fallait voir sa tête, il m’a traité de sale Rital puant, mais y s’est plus approché et je l’ai bien démoli ».

Un personnage fascine autant qu’Eddie Brown. Son coach. Doc Carroll. Vieux briscard qui porte des dizaines d’années de boxe professionnelle derrière lui. Pour Eddie, c’est un père, un mentor, un garde du corps. Son rapport au corps justement de son boxeur est de la même nature que celui d’un sculpteur à son bloc de marbre. Un artisan du corps. Il surveille chaque muscle, chaque pli, chaque marque sur la peau. Il travaille dans la masse, affine, développe, peaufine son champion en vue de la grande échéance. La boxe professionnelle est un art de précision, rien n’est laissé au hasard. Et W. C. Heinz, son journaliste, se font témoins rapprochés de cette incroyable expérience d’un corps d’athlète qui n’est plus qu’une machine parfaite à boxer.

Heinz écrit comme le journaliste sportif Hugues : avec une simplicité, un dépouillement, une minutie admirables. La traduction de Philippe et Emmanuelle Aronson respecte cette épure et nous la restitue avec élégance.

Faut-il dire un mot de la fin ? Oui, sans en rien dire bien sûr. Et quelle fin ! Les trente dernières pages de ce livre sont hallucinantes. Elles écrasent le lecteur d’un poids soudain et terrifiant. On est, au sens propre, groggy, sonné. Comme quand on sort d’un grand beau livre, ou d’un grand beau combat de boxe.

Bravo encore Monsieur Toussaint Louverture, découvreur de perles !

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Wilfred Charles Heinz

 

W. C. Heinz (11 janvier 1915 – 27 février 2008), né Wilfred Charles Heinz, était un correspondant de guerre, journaliste sportif américain et auteur.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil