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Ce qu’on appelle aimer, Laure Samama (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret 24.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Ce qu’on appelle aimer, Laure Samama, Arnaud Bizalion éditeur, 2017, 64 pages, 17 €

Ce qu’on appelle aimer, Laure Samama (par Jean-Paul Gavard-Perret)

 

En brefs chapitres – parfois réduits à quelques mots – jaillissent les amours, leurs troubles, leurs déceptions, et toujours une façon de tenir face aux amants qui jouent les don-juan et les comètes.

Laure Samama double ses textes de photographies-métaphores pour évoquer ce que les mots ne peuvent pas montrer. Le désir féminin trouve droit de citer de manière simple, juste, crue et sans emphase : « Souvent je portais des robes pour que ses mains ne rencontrent aucun obstacle. Je déplorais que les hommes n’en portent pas ». Mais à l’amour et ses fantasmes suivent des désillusions dues aux petits arrangements avec le réel de l’amant qui, à l’éternité (certes provisoire), préfère un passage qui, à force, lui pèse comme s’il obligeait…

C’est vieux comme le monde : surtout lorsque la relation est adultérine. L’homme est beau, expert mais une épouse l’attend. Au sein de la luxure et de la volupté il y a donc des « défilés », des déchirures, des explications et justifications plus ou moins douteuses.

La narratrice n’est pas dupe : « Dès le premier jour j’ai photographié les vestiges de notre histoire. J’avais l’intuition qu’elle ne serait que cendres, lumières arrêtées, vêtements échoués. Nos étreintes s’arrêteraient bientôt ». Ce qui n’empêche pas les émois les plus forts car le plaisir est de mise avant bien sûr que tout se complique.

Le livre à l’inverse reste fort, puissant. Et qu’importe si l’amour ne peut pas tout donner à celui qui n’en veut qu’une partie. Mais l’objectif de la narratrice est aussi clair que précis : « il fallait tenter, au moins une fois, par le don total de soi, de conjurer la malédiction du premier homme, un salaud, un violeur ». D’où d’autres baisers et de plus douces étreintes vers la dérive avec des effets chics sur « le parquet flottant ». Mais plus tard « Un squelette pendu lors d’une fête populaire » et c’est la rupture.

L’auteure joue de toutes les sensations qu’elle a éprouvées et éprouvera encore. Même si les histoires d’amour, comme chantaient Les Rita Mitsouko, finissent mal en général : « Le dernier jour il me dira avoir vécu une réalité plus belle encore que tous ses rêves, fantasmes, fabulations. Il ajoutera : « J’ai été heureux pendant six semaines ». Mais la partie se termine.

La narratrice voudrait pourtant qu’elle dure… Mais l’amant reste impossible à cerner. Il est incapable d’établir un chemin clair et confiant. Cela semble – et selon elle – inhérent à la relation avec les hommes : elle est forcée de verser dans leur nuit et a du mal à se réveiller. C’est ce qu’elle exprime aux femmes (et aux hommes).

Quelque chose est toujours perdu : non le langage de l’amour mais ce qu’il engage. C’est comme si ses signes s’effaçaient – d’où la présence des photographies. Un effondrement signe les blessures. Reste à dire oui à cette l’absence et se reprendre, se relever, se remettre à aimer dans une lumière noire en attendant que peut-être un homme arbre croisse pour de bon en se débarrassant de ses branchages enchevêtrés.

Au fil des pages coagule une vie aspirée puis rejetée. Mais l’écrire revient à s’abandonner à la transparence comme si tout ce qui est mis soudain en précarité pouvait un jour changer loin d’un simple jeu de chaises musicales. L’énigme de l’être se dit et c’est comme un murmure encore loin de l’été.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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A propos du rédacteur

Jean-Paul Gavard-Perret

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Domaines de prédilection : littérature française, poésie

Genres : poésie

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Fata Morgana, Unes, Editions de Minuit, P.O.L


Jean-Paul Gavard-Perret, critique de littérature et art contemporains et écrivain. Professeur honoraire Université de Savoie. Né en 1947 à Chambéry.