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Black Sunday, Tola Rotimi Abraham (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 08.10.21 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Recensions, Roman, Autrement

Black Sunday, Tola Rotimi Abraham, août 2021, trad. anglais (nigérian) Karine Lalechère 330 pages, 21,90 €

Edition: Autrement

Black Sunday, Tola Rotimi Abraham (par Patryck Froissart)

 

La situation initiale : une famille bourgeoise, financièrement aisée, à Lagos, avec un mode de vie à l’occidentale. La mère est l’une des trois assistantes personnelles du Ministre du Pétrole. Le père, plus ou moins imprimeur, profite de la position officielle de son épouse pour décrocher à gauche et à droite des contrats d’imprimerie. Quatre enfants : les jumelles Bibike et Ariyike, âgées de dix ans au début du roman, et leurs petits frères Peter et Andrew. Un personnage tutélaire et totémique : la grand-mère paternelle, de condition fort modeste, attachée aux traditions de son ethnie d’origine, celle des Yorubas.

L’événement perturbateur : le Ministre du Pétrole est limogé du jour au lendemain pour avoir accordé une concession d’exploitation pétrolière à une compagnie israélienne. Il entraîne dans sa disgrâce tous ses collaborateurs. La mère, entraînée dans la charrette, en est réduite à donner des cours de dactylo et le père n’a plus aucun contrat.

La suite : leurré par le pastorat d’une « Nouvelle Eglise » qui l’invite à investir l’équivalent de tout le patrimoine familial dans une sombre entreprise, le père mène la famille à la ruine, et tout l’univers dans lequel évoluait la fratrie se désagrège. Le père et la mère, animés par le désir d’aller chercher fortune ailleurs, abandonnent l’un et l’autre les enfants qui se retrouvent à la charge précaire de la grand-mère.

Le récit, mené tour à tour par les quatre voix des enfants, narrateurs à la première personne, détaille l’itinéraire de chacun, tranche de vie par tranche de vie, sur une période globale comprise entre 1996 et 2015.

Le procédé, qui donne au lecteur l’occasion d’appréhender une réalité critique, évidemment subjective, de la société nigériane par le prisme croisé de quatre regards différents, le prend par ailleurs dans la tension linéaire d’une lecture de composition, de construction d’un puzzle narratif reconstituant l’histoire collective familiale et les péripéties émaillant et orientant les parcours individuels dont il doit repérer les éléments épars dans ces prises de parole successives des enfants.

Le tableau ainsi brossé par touches et par couches dépeint, généralement de façon foncièrement incisive, un monde impitoyable où le luxe le plus indécent côtoie la misère la plus crasse, où règnent l’individualisme, la corruption, l’hypocrisie, l’exploitation et la manipulation des foules crédules par des politiciens sans vergogne ou par des messies auto-investis d’une prétendue parole divine.

Sous les hurlements de la foule, le pasteur est descendu du podium {…]. Une femme en blazer jaune et jupe noire s’est mise à hurler. Elle criait si fort et avec un tel abandon qu’elle semblait en proie à de terribles souffrances. Un homme tressautait comme un téléphone en mode vibreur. Des gens se jetaient au sol, face contre terre…

Les quatre protagonistes narrateurs, plus ou moins respectueux, chacun en fonction de son caractère propre, des préceptes éducatifs coutumiers que tente de leur inculquer leur grand-mère yoruba, grandissent vaille-que-vaille, les filles, assumant une sexualité précoce, se laissant prendre aux pièges qui leur sont tendus çà et là par des prédateurs sexuels ou prenant à leur compte par nécessité ponctuelle l’incontournable contrainte socio-économique ambiante d’échanger « faveurs » charnelles contre embauche ou promotion.

La violence habituelle est vue, sentie, exprimée la plupart du temps très crûment mais sans emphase, sans exacerbation stylistique, sans volonté de choquer, à un point tel qu’on a l’impression que, pour les deux narratrices surtout, la brutalité des relations humaines et des interactions sociales est une donnée naturelle, simplement banale de l’existence des hommes et plus spécifiquement des femmes à Lagos.

Pourtant l’auteure a su y mettre de la tendresse, de la fraternité, de l’espoir. Entre des épisodes décrivant la cruauté des rapports sociaux, elle a su insérer des scènes paisibles, des histoires amusantes de la vie quotidienne : en particulier celles que rapportent, avec leurs yeux et leurs propos d’enfants, puis d’adolescents, les petits frères, sont souvent touchantes et drôles tout en étant d’un intérêt sociologique certain, sinon exotique, pour le lecteur non nigérian qui y découvre la diversité pittoresque de la vie des quartiers, des jeux, des divertissements, des relations humaines, des comportements familiaux, des habitudes alimentaires, des heurts culturels entre la nostalgie de ce qui survit des coutumes ancestrales et ce qui est importé massivement par les médias internationaux…

C’est difficile de faire la part de la vérité et des exagérations dans [les] histoires [de ma grand-mère], mais je les aime tant que je rêve de toutes les préserver. J’ai un petit magnétophone sur lequel j’enregistre ses récits et ses chansons […]. Je voudrais que ma fille baigne dans le yoruba de son arrière-grand-mère, dans la pure douceur de son dialecte de la région d’Ondo. [Je voudrais] la baptiser avec chaque phrase qui ressemble à son chant d’oiseau.

Hélas, à la fermeture du livre, on ne peut que se redire ce qu’on savait déjà, que tout retour en arrière est impossible.

 

Patryck Froissart

 

Née à Lagos, au Nigeria, Tola Rotimi Abraham vit aux États-Unis. Après avoir enseigné l’écriture créative à l’Université de l’Iowa, elle poursuit aujourd’hui des études de journalisme. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et articles parus dans divers journaux et revues. Black Sunday est son premier roman.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)