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Bitna, sous le ciel de Séoul, J.M.G. Le Clézio

Ecrit par Patryck Froissart 21.06.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Stock

Bitna, sous le ciel de Séoul, mars 2018, 217 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): J-M G. Le Clézio Edition: Stock

Bitna, sous le ciel de Séoul, J.M.G. Le Clézio

 

Les talents de conteur de J.M.G. Le Clézio sont mondialement connus. Ce nouveau roman en est une autre illustration.

Le roman est à double niveau de narration. Tantôt la narratrice, Bitna, raconte à la première personne l’histoire dont elle est le personnage principal, tantôt, ouvrant un second tiroir narratif, elle prend le statut de conteuse pour aider un autre personnage, Salomé, à supporter sa réclusion solitaire provoquée par une maladie dégénérative.

Le roman, comme l’indique le titre, se déroule « sous le ciel de Séoul », où Bitna, jeune fille issue d’une famille pauvre de pêcheurs, est venue entreprendre des études universitaires. D’abord hébergée chez une tante qui l’exploite, la maltraite et l’humilie, elle ira, au cours d’une unité de temps s’étendant sur une année scolaire, de chambres insalubres en petits logements plus ou moins précaires. C’est pour payer son loyer qu’elle accepte, à la demande d’un mystérieux Frederick, alias M. Pak, vendeur en librairie avec qui elle noue une relation équivoque et sans issue, de faire fonction de dame de compagnie pour la paralytique.

Alors s’insèrent dans le récit de la vie précaire de Bitna une série d’histoires ayant pour contexte le quotidien de personnages coréens imaginaires :

Première histoire :

M. Cho, concierge d’immeuble, élève depuis son enfance des générations successives de pigeons voyageurs descendant en droite ligne d’un couple importé par sa mère lors de l’exode qui l’a conduite, à travers champs et bois, pendant la guerre du début des années 50, à traverser avec son fils de cinq ans sur son dos la ligne démarquant les deux parties de la Corée. M. Cho rêve de pouvoir un jour, par le truchement de ses pigeons porteurs de messages, renouer le lien avec sa famille restée de l’autre côté de la frontière, dont il n’a jamais eu de nouvelles.

Deuxième histoire :

Kitty, alias La Voyageuse, alias « Sans nom », débarque un jour dans le salon de coiffure de Mme Lim. Personne ne la connaît, ne sait d’où elle vient ni pourquoi elle s’installe dans le salon et tente, sans dire mot, mais par de petits messages écrits, d’attirer quelque attention, de susciter un minimum d’intérêt pour sa personne.

Troisième histoire :

Hana, infirmière chevronnée, trouve un matin, sur les marches de la maternité spécialisée dans l’accouchement sous X où elle travaille, une nouvelle-née qu’elle prénomme Naomi et sur laquelle elle veille jalousement pendant des mois au milieu des autres bébés adoptables jusqu’au jour où elle s’empare de l’enfant et s’enfuit refaire sa vie ailleurs avec elle.

Quatrième histoire :

Les deux niveaux narratifs se rejoignent et se confondent. Bitna raconte à Salomé l’étrange et terrifiant manège d’un inconnu qui l’épie, la suit partout, l’espionne… Est-ce seulement un conte imaginé pour Salomé ?

Cinquième histoire :

C’est celle de Nabi, petite fille pauvre qui devient chanteuse et connaît un succès fulgurant jusqu’à devenir une star nationale et vivre quelque temps dans le luxe et le lucre au milieu des requins du monde du spectacle. Le lecteur aura la surprise de découvrir ce qui lie cette histoire à celle de Kitty.

Sixième histoire :

C’est l’intrusion de la légende des deux dragons, celui du Nord et celui du Sud, une histoire qui se superpose à celle de Hana et Naomi, qui s’y inscrit et qui en empreint la suite.

 

L’histoire de M. Cho, bien que pétrie de tristesse et de nostalgie, est la seule à connaître une fin heureuse. Celles de Kitty et de Nabi ont un dénouement tragique. Celle de Hana et Naomi reste à dessein inachevée.

Par ces récits, l’auteur reprend des thèmes qui lui sont chers, et dont l’importance est paroxystique dans une Corée du Sud qui est devenue l’un des pires modèles du capitalisme néo-libéral : les inégalités sociales, les préjugés de classes, la précarité, la solitude de l’individu dans la foule des mégapoles, la dépression, les stigmates douloureux dont souffre une communauté historiquement coupée en deux depuis six décennies, l’âpre réalité du milieu cupide et mercantile du spectacle, au sein de quoi des êtres naïfs se retrouvent exploités et broyés par des individus sans scrupules…

Mais le grand art de J.M.G. Le Clézio consiste ici à amener le lecteur, par le truchement d’indices semés ci et là, à se demander, puis à la découvrir petit à petit, quelle est la relation qui unit toutes les histoires de Bitna à celle qu’elle vit personnellement dans Séoul, jusqu’à la surprise finale de la révélation du rôle primordial que joue Salomé, qui peut-être détient toutes les ficelles dans la mise en scène en forme de filet narratif dans lequel semble avoir été piégée Bitna, personnage principal et narratrice première.

Un magistral retournement de statut ?

Peut-être, peut-être pas, tant la fiction, l’imagination de la narratrice, ses interrogations, les différents niveaux narratifs, le « réalisme romanesque », le conte, l’implicite insertion de l’idéologie humaniste de l’auteur – tout cela et plus encore – s’entremêlent, se maillent, se télescopent…

Puis je comprends. La seule personne qui connaît tout de moi, qui a l’argent et le pouvoir, l’imagination aussi, c’est elle, l’infirme sur son fauteuil, qui s’est servie de Frederick Pak, a tout organisé, tout manigancé depuis son salon jaune à l’autre bout de la ville.

Est-il nécessaire de préciser que certains éléments de ce roman prennent un relief particulier au regard des événements qui mettent les deux Corée sous les feux de l’actualité géopolitique internationale ?

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

J-M G. Le Clézio

 

Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française (1980), Prix Nobel de Littérature (2008), J-M G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d’une famille de Bretagne émigrée à l’île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de nombreux voyages, il n’a jamais cessé d’écrire depuis l’âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n’avait été publié avant Le Procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d’ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l’Académie française pour son roman Désert. En 2008, l’Académie suédoise lui a attribué le prix Nobel de littérature, célébrant « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante ».

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).