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Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques - Épisode 6 (et dernier) : Cher Bertie

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 04.07.16 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques - Épisode 6 (et dernier) : Cher Bertie

 

Dans votre autobiographie où vous livrez aussi une partie de votre correspondance, j’ai découvert ce diminutif affectueux par lequel s’adressait à vous vos proches, Bertie, et je l’ai fait mien. Ce fut d’abord timidement, en mon for intérieur. C’est à présent pour le plus grand amusement de mon auditoire quand j’évoque devant lui vos pensées ou commente des pages de vos livres.

Je n’ai pourtant pas lu tous ces derniers et j’avoue que ce fut toujours en traduction. Je ne suis donc pas spécialiste de votre philosophie et mon esprit est bien incapable, ignorant des mathématiques, de pénétrer dans la logique de vos Principia Mathematica qui lui resteront à jamais mystérieux.

« Russellienne illégitime » s’indigneront les puristes.

J’ai pourtant trouvé dans une de vos lettres une manière de permission à cette familiarité. « Une chose que j’apprécie hautement – confiez-vous à l’une de vos correspondantes – c’est une sorte de communion avec les savants passés et futurs. J’ai souvent des conversations imaginaires avec Leibniz, où je lui dis combien ses idées se sont révélées fécondes et leurs conséquences encore plus belles qu’il n’aurait pu le prévoir ; or, dans les moments où j’ai confiance en moi, j’imagine des chercheurs futurs faisant à mon sujet des réflexions similaires » (1).

Depuis que je vous lis, j’entretiens avec vous de ces conservations.

Soyez d’abord rassuré, votre œuvre se conserve et se transmet. Vous êtes même devenu un héros de bande-dessinée ! (2)

En France, vos écrits de philosophie politique et morale sont à nouveau traduits, publiés, signe d’un regain d’intérêt. Peut-être est-ce votre refus de toute obédience aux dogmes qui ont dominé notre culture pendant des décennies, le freudisme et le marxisme, qui vous avait cantonné un temps à la rubrique épistémologique.

On reconnaît à présent le philosophe, on apprécie l’écrivain. On prend conscience que votre jugement sur notre monde, qui n’était pas encore tout à fait le vôtre mais se dessinait dans des traits que votre clairvoyance avait su prévoir, nous est précieux.

Quel visionnaire vous avez été ! Vous avez su, par exemple, envisager les effets pervers de certains progrès à un moment où on ne considérait que leurs avantages. Ainsi écrivez-vous en 1930 à propos des pouvoirs de la presse capable de ruiner la réputation d’une personne en la livrant à la vindicte publique : « Jusqu’ici, c’est un sort auquel heureusement la plupart des gens échappent grâce à leur vie obscure ; mais à mesure que la publicité perfectionne de plus en plus ses méthodes, il y a un danger croissant dans cette nouvelle manifestation de la persécution sociale » (3). N’est-ce pas la possibilité qu’offrent aujourd’hui les réseaux sociaux ?

« Mais mes idées ont-elles été fécondes ? quelles belles conséquences ont-elles eues ? » me demandez-vous.

En tant que mathématicien, vos travaux ont contribué, avec ceux de Boole et Whitehead, à élaborer un nouveau langage : le langage informatique. C’est un peu grâce à vous que mes lecteurs voient ces lignes sur leur écran.

Mais le féministe que vous étiez serait partiellement satisfait car si la vie de certaines femmes ressemble à celle que vous rêviez pour elles, la majorité accède péniblement à l’égalité. Pire, une partie est persécutée.

Cher Bertie, vous souvenez-vous lorsque vous plaisantiez sur la façon dont il faudrait s’y prendre pour empêcher le mouvement d’émancipation des femmes, en enlevant « aux jeunes filles toute occasion de se trouver en compagnie des jeunes hommes » donc en leur défendant de « gagner leur vie hors de la maison » ? Et vous ironisiez ; il faudrait même que les lois interdisent « à toute femme non mariée de moins de quatre-vingts ans de posséder une automobile » (4) ?

Eh bien il existe des pays où tout ce que vous imaginiez en riant existe réellement ; ces lois contraignent même les femmes mariées. Pire, il existe hors de ces pays des hommes et même des femmes pour y voir un modèle enviable, pour souhaiter l’appliquer partout et pour faire régner la terreur afin d’y parvenir.

Les femmes restent ainsi la proie de tous, tenants de l’ordre politique comme semeurs de désordre, car la superstition que vous avez tant dénoncée n’a pas été vaincue. Elle a ressurgi sous sa forme la plus traditionnelle, la plus détestablement banale, le fanatisme religieux.

Vous auriez aujourd’hui à vous battre sur le même front que Spinoza, l’un de ceux qui vous ont inspiré. Car sur tous les continents la religion humilie, asservit, massacre. Cette arme que vous redoutiez tant, l’arme nucléaire, a cédé le pas à une autre plus odieuse encore s’il en est : le viol systématique de populations entières.

Alors sans doute rajouteriez-vous au titre de votre livre Pourquoi je ne suis pas chrétien « ni musulman » et à y regarder de plus près le nom de toutes les religions tant celles-ci ont été incapables de rester dans la voie du respect de la laïcité qu’elles semblaient avoir prise un temps.

Vos appels à la paix, de ce point de vue, sont restés lettre morte.

Pourtant, ce n’est pas parce que vos propositions pour améliorer l’humanité ne sont pas encore réalisées que vos idées ne sont pas fécondes. Après tout, Leibniz a dû attendre plus de deux siècles que vous fassiez fructifier ses projets mathématiques et il n’y a pas cinquante ans que vous nous avez quittés.

Vos idées ont déjà une belle conséquence : elles légitiment la parole et l’action de tous ceux qui s’insurgent, comme vous, contre l’obscurantisme qui voudrait dominer, contre l’injustice et la violence qui voudraient devenir la règle. De même que vous avez pu bâtir votre mathématique en coulant des fondations dans les sillons tracés par Leibniz, de même vos analyses forment une base rationnelle pour contrecarrer l’opinion imprégnée de préjugés contradictoires.

Votre scepticisme modéré, très cher Bertie, me donne une raison de ne pas adhérer à une idéologie sous prétexte qu’elle me déplaît moins que l’idéologie contraire, le courage de dire souvent « je ne sais pas » et la force de chercher à savoir.

Mais vos certitudes me rappellent que nul être humain n’est censé habiter cette terre comme s’il y vivait seul, déchargé de toute responsabilité politique et sociale. Accepter de porter une part de celle-ci à la mesure de ses forces, c’est déjà faire fructifier vos idées. Car renoncer, ce serait trahir votre pensée où domine plus d’optimisme que de pessimisme car vous restez, malgré vos réserves éclairées, confiant en l’humain.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

(1) Autobiographie, tome 1, p.240, traduction Antoinette et Michel Berveiller, Les Belles Lettres 2012

(2) http://leventphilosophe.blogspot.fr/2014/08/bertie-ce-heros.html

(3) La conquête du bonheur, p.128, traduction N. Robinot, Petite Bibliothèque Payot, 2001

(4) Le mariage et la morale, p.62, traduction Gabriel Beauroy, Les Belles Lettres, 2014

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr