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Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques - Épisode 5 : Le mariage et la morale

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino le 27.06.16 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques - Épisode 5 : Le mariage et la morale

 

Le mariage et la morale (1929) est le livre auquel Russell attribue l’obtention de son Nobel de littérature récompensant « toute personne ayant grandement participé à l’amélioration de l’humanité » (1). Mais en quoi cet ouvrage, plus qu’un autre, y participe-t-il ?

Russell y met au jour les origines de la morale pour montrer qu’elle ne repose pas sur des fondements absolus mais surtout sur des superstitions qui règlementent principalement la sexualité. La morale ne tolérant pas de relations entre les sexes en dehors du mariage, celui-ci lui est logiquement associé. Mais étant à la fois l’union intime de deux individus et une institution légale, le mariage forme un nœud d’enjeux psychologiques, sociaux, économiques, politiques et même scientifiques que le philosophe dénoue pour dénoncer ce qu’il considère comme source de maux pour l’humanité : l’inégalité entre hommes et femmes, l’éducation obscurantiste, la culture du péché sexuel.

Le mariage et la morale peut se lire d’abord comme un texte féministe militant puisque Russell établit comment les femmes y sont toujours perdantes. En effet, depuis des millénaires, la morale et le mariage sont les formes d’exercice du pouvoir masculin. Femmes et enfants sont la propriété des hommes, propriété que ces derniers tiennent à leur merci par des règles tellement répétées qu’elles sont devenues une sorte de seconde nature chez leurs victimes. La morale sexuelle n’est donc à l’origine qu’un moyen inventé par les hommes pour opprimer les femmes réduites à leur « vertu », leur virginité avant le mariage, leur fidélité après.

Quant au mariage, il est tantôt considéré par l’Église comme moindre mal pour canaliser la sexualité et garantir l’indispensable perpétuation de l’espèce ou tantôt rêvé par le Romantisme comme aboutissement de l’amour. Mais il est rarement synonyme de bonheur tant il focalise de préjugés contradictoires. Russell se livre donc à une distinction conceptuelle très précise entre amour, sexualité, mariage. Il répète au fil des chapitres qu’en réalité seuls les enfants donnent son sens au mariage. Par exemple « je regarde le mariage non comme une association sexuelle mais comme une entreprise solidaire de procréation et d’élevage de l’enfant » (2).

En effet, le mariage fonde la famille dont la pérennité est garantie par la morale traditionnelle réclamant le sacrifice de toutes les aspirations personnelles et de la liberté de l’un de ses membres, la mère. Mais cette situation est devenue intolérable dans un monde industrialisé et démocratique où les femmes ont le droit de vote. Russell ne se contente donc pas d’analyser ; il revendique. « Le féminisme doit mener la chute de l’ancienne famille patriarcale qui représentait le triomphe préhistorique de l’homme sur la femme » (3). Russell connaît les arguments de ses adversaires conservateurs. L’émancipation féminine, en agissant sur la structure familiale porterait les germes de la décadence et de la chute de la civilisation. Les femmes devraient donc renoncer à leur émancipation sous peine d’être responsables de cette catastrophe.

Russell est au contraire un réformateur. Il invite d’une part à relativiser les risques. Par exemple, tout en admettant l’importance pour l’enfant d’être éduqué par ses deux parents, il constate que « les enfants dont le père est mort dès leur bas âge ne tournent pas plus mal que les autres » (4). Par conséquent, le schéma père-mère-enfant ne constitue pas un modèle immuable, et l’État par le biais de l’école ou d’autres institutions a aussi son rôle à jouer afin de libérer les femmes de certaines contraintes.

D’autre part, si l’émancipation des femmes doit réellement avoir des conséquences graves sur la société, à celle-ci de prendre les mesures nécessaires pour les éviter car ce désir d’émancipation est légitime et les femmes n’ont pas à se sacrifier pour le bien de l’humanité dont elles font partie. Se dessine alors au fil des chapitres la possibilité d’une société débarrassée de ses tabous puisque une éthique rationnelle remplacera la morale traditionnelle. Cette éthique modifiera les relations entre les sexes : une véritable égalité remplacera la prétendue complémentarité.

Le mariage et la morale n’envisage donc pas le féminisme comme une fin mais comme un moyen pour améliorer l’humanité toute entière. Car la libération des femmes reposant sur une nouvelle éthique, ce sont les deux sexes de tous les âges qui en profiteront. À commencer par les hommes car eux aussi, même s’ils dominent les femmes, sont victimes des représentations inculquées par la société. À cause de leur croyance en l’infériorité féminine et de l’image avilissante de la sexualité, ils sont incapables de profiter de ce que la vie de couple devrait leur procurer, épanouissement sexuel, partage affectif et intellectuel. Bref, les hommes sont finalement autant malheureux que les femmes dans leur vie personnelle.

Voilà pourquoi il est nécessaire d’adopter pour les enfants des deux sexes un mode d’éducation nouveau et identique dont seront bannis les tabous sexuels. Russell indique qu’il a lui-même testé la méthode dans l’école ouverte avec sa deuxième épouse, Dora. Ils ont constaté qu’une fois informés, les enfants ne s’intéressent plus à ces questions, ce qui évite d’une part le développement d’un sentiment de culpabilité inconscient (la peur du péché) et d’autre part l’obsession sexuelle, fruit du mystère entretenu par les adultes.

Mais l’éthique recommandée par Russell aura aussi des répercussions dans des domaines inattendus. Le philosophe constate que les sociétés rigoristes n’ont pas produit de grandes œuvres. Les artistes ont besoin de la liberté d’aimer pour créer. Briser la vieille morale, c’est donc ouvrir les portes de la création. Enfin, Russell dénonce régulièrement les liens entre morale traditionnelle et bellicisme. Par exemple, le refus de laisser l’accès libre aux contraceptifs est souvent le fait d’États nationalistes et militaristes qui voient dans une population nombreuse l’armée qui garantira leur puissance. Une éthique rationnelle serait par conséquent aussi favorable à la paix.

L’ouvrage est donc résolument moderniste et traite de problèmes encore d’actualité comme la suppression ou non de la prostitution, la reconnaissance de l’homosexualité (5), le rôle des pouvoirs publics dans l’accès des femmes au travail via les modes de garde des enfants mis à leur disposition. Certains passages risquent pourtant de heurter le lecteur contemporain, tel ce chapitre consacré à l’eugénisme. Hors contexte, il pourrait faire croire que Russell est un raciste ou un dangereux idéaliste. Conscient du rôle croissant que la science va jouer dans la procréation, il avoue préférer le risque d’une tyrannie scientifique à une tyrannie religieuse telle qu’elle s’est jusque-là exercée à travers la morale. C’est troquer une hypothèse contre une certitude. Quoi d’étonnant pour un mathématicien ? Plus étonnant est le fait qu’après une critique impitoyable du mariage, Russell ne le condamne pas à disparaître, au contraire. Le livre s’achève en effet sur cette perspective : « Le mariage doit être essentiellement la pratique de ce respect mutuel de la personnalité, allié à une profonde intimité physique, intellectuelle et spirituelle qui fait de l’amour entre la femme et l’homme la plus féconde des expériences de la vie » (6). Car au-delà de la morale et du mariage, le livre fait la part belle à l’amour, posant les bases d’un monde où le féminisme n’aurait plus de raison d’être puisque grâce à la nouvelle éthique, hommes et femmes, femmes et hommes enfin égaux pourraient librement le partager.

Ces pages sont aussi l’occasion pour Russell de rendre hommage à ses parents qu’il a à peine connus en rappelant qu’ils furent disciples d’un précurseur du féminisme anglais, John Stuart Mill, et qu’ils firent naître leurs fils avec l’aide de la première femme médecin britannique à laquelle l’État permettait seulement d’exercer le métier de sage-femme. L’homme Russell affleure toujours sous le philosophe.

Son expérience le conduit d’ailleurs à nourrir plus de doutes qu’à asséner des leçons et à envisager l’être humain tel qu’il est pour l’améliorer et non tel qu’il devrait être pour le moraliser. Cette intelligence et cet amour pour l’humanité nous rendent Russell très cher.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

(1) http://stockholm.fr/le-prix-nobel/

(2) Le mariage et la morale, p. 132, traduction de Gabriel Beauroy, Les Belles Lettres, 2014

(3) Idem p.127, traduction de Gabriel Beauroy, Les Belles Lettres, 2014

(4) Idem p.118. Russell, orphelin, est bien placé pour le savoir, sans compter les enfants ayant perdu leur père à la Première Guerre mondiale et auxquels il a enseigné

(5) Aucun chapitre ne lui est expressément consacré, mais p.73 : « L’homosexualité entre hommes est illégale en Angleterre, quoiqu’elle ne le soit pas pour les femmes, et il serait difficile, pour changer la loi à cet égard, de proposer un argument qui ne devienne pas illégal pour obscénité. Quiconque a pris la peine d’étudier le sujet sait bien que cette loi est l’effet d’une ignorante et barbare superstition »

(6) Idem p.174

 

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr