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Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques Épisode 3 : Il faut savoir déraison garder ou Russell philosophe de l’amour

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 12.11.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Bertrand Russell, penser avec et au-delà des mathématiques Épisode 3 : Il faut savoir déraison garder ou Russell philosophe de l’amour

En 1900 (il a vingt huit ans), Russell publie La philosophie de Leibniz. Il a en effet repris à son compte le projet que le philosophe et mathématicien allemand avait entrepris dès le XVII° siècle : créer une langue logique universelle qui permettrait de réduire tous les raisonnements à des calculs afin que l’erreur disparaisse. Ne plus se tromper en rationalisant tout, voilà le rêve poursuivi par Russell jeune. Fi de l’intuition, du cœur et autres balivernes. Les mathématiques apparaissent comme le seul havre de vérité digne d’être recherché.

Vingt huit ans plus tard, son admiration pour le penseur allemand s’est tempérée. « Leibniz, dans sa vieillesse, écrivit à un de ses correspondants qu’une seule fois dans sa vie il a demandé à une femme de l’épouser, et alors il était âgé de cinquante ans. “Heureusement, ajouta-t-il, la dame demanda du temps pour réfléchir. Cela me donna également du temps pour réfléchir moi-même, et je retirai ma demande”. Il n’y a pas de doute que sa conduite n’ait été rationnelle, mais je ne dirai pas que je l’admire » (1).

Cette réserve n’est-elle pas étrange de la part de Russell tel que nous l’a montré l’épisode 2, partisan d’une « éthique rationnelle » ?

Car l’attitude de Leibniz, qui se donne le temps de la réflexion, semble bien relever de celle-ci. Que vaudrait une doctrine rationaliste défendue par un être impulsif, irréfléchi ? Cette anecdote, prise au premier degré, érige donc Leibniz en modèle incontestable du philosophe rationaliste.

Mais ce modèle devient, à force de rigorisme, ridicule et, paradoxalement, déraisonnable. L’anecdote nous donne en effet à voir le philosophe et le mathématicien tels qu’ils ont la volonté de se montrer à travers leurs travaux : des esprits détachés du monde quotidien. Mais elle masque les hommes et en particulier les maris, les pères ou les amants.

En réalité, Russell dénonce dans l’attitude de Leibniz un dogmatisme selon lequel le rationalisme devrait être une ligne de conduite universelle. Car Leibniz aborde la question de son mariage comme il aborde quelque problème mathématique à résoudre, froidement. Cette froideur constitue, dans certaines situations, la limite du rationalisme. C’est pourquoi « nos agissements envers ceux que nous aimons peuvent sans crainte être laissés à l’instinct ; ce sont ceux envers ceux que nous haïssons qui devraient être contrôlés par la raison » (2).

Il y a donc des cas où non seulement la raison n’est pas utile mais où elle peut même devenir nuisible. Ces cas sont ceux où l’homme se trouve lié aux autres et que Russell désigne ici par le terme générique d’amour. L’amour a des formes multiples. Russell les explore dans son œuvre comme dans sa vie.

L’amour est, au sens le plus courant, la relation que deux êtres qui se sont librement choisis vont nouer dans des liens à la fois spirituels et charnels. Russell n’a pas cité au hasard un exemple matrimonial. Il se marie quatre fois et aime aussi en dehors de ses mariages. Ses amours ne sont pas en marge de ses occupations intellectuelles mais les unes et les autres s’enrichissent mutuellement. Russell épouse en premières noces, contre l’avis de sa grand-mère qui l’a élevé, Alys. Il a vingt deux ans, est vierge et en quête de la même pureté dans les démonstrations que dans son existence. Ses amours d’homme mûr seront à la fois cause et conséquence d’autres approches moins formelles et moins idéalistes, plus sensuelles et plus réalistes. Sa liaison avec Ottoline Morrell en est une illustration.

Alors n’en déplaise à Leibniz et à tous ses confrères méprisant les femmes et l’amour, la relation entre personnes amoureuses accroît la sagesse en détournant le savant d’une conception du monde centrée sur sa seule pensée. « La peur de l’amour (…) n’est que la peur de la vie. Et ceux qui craignent la vie sont déjà aux trois quarts morts » (3). Or Russell n’est pas de ces philosophes pour qui philosopher, c’est apprendre à mourir ; il est de ceux pour qui c’est au contraire apprendre à vivre mieux.

C’est pourquoi l’éducation occupe une place importante dans ses analyses politiques et morales. « Elle a souvent été conçue comme le dressage des ours de foire » (4) alors que « la vénération pour la personnalité humaine est le commencement de la sagesse dans tout problème social, mais avant tout dans l’éducation » (5).

La vénération est une autre forme que prend l’amour, avec la bienveillance dont devraient bénéficier tous les humains, en particulier dans leur enfance. Ces sentiments animent Russell dans sa tâche de père.

Mais Russell n’est pas un naïf béat. Il y a évidemment des amours malheureuses ou impossibles. Elles ne sont cependant pas un argument contre l’amour en faveur du rationalisme aveugle de Leibniz. Au contraire, peut naître d’elles une autre forme d’amour.

Ainsi, marié à Alys, Russell tombe amoureux d’Elisabeth Withehead, épouse de son ancien professeur et co-auteur chez lequel le couple s’est installé pour favoriser l’avancée d’un ouvrage commun, Principia Mathematica. Or, c’est en assistant, impuissant, à une grave crise de violence d’Elisabeth que Russell va prendre conscience de pans entiers de l’existence auxquels il n’avait jamais songé.

Dans cette expérience se trouvent les racines de son mysticisme, non pas au sens où sa pensée s’inscrirait dans une lignée religieuse quelconque, bien au contraire, mais dans le sens où Russell va fonder une morale qui « s’enracine en une attitude de vie qui relève in fine d’une expérience primordiale de la compassion » (6).

Compatir, c’est souffrir de la souffrance de l’autre, la partager d’autant plus douloureusement qu’on ne peut l’en soulager. Spontanée, altruiste, la compassion anime l’homme qui, frappé de former avec les autres et malgré toutes leurs différences une communauté, participe aux battements de cœur de celle-ci au lieu d’en observer de l’extérieur les vicissitudes.

Devant l’extrême souffrance d’Elisabeth, Russell décide que « dans les relations humaines, c’est au cœur même de la solitude, en chaque être, qu’il importe d’atteindre et de parler » (7). Mais le langage logique et mathématique n’en a pas le pouvoir. Russell va donc, sans renier ce que les recherches analytiques lui ont appris, développer un autre langage, celui de la philosophie pratique, celui qui sera récompensé un jour par le Nobel de littérature.

Le rationaliste Russell est donc aussi un philosophe de l’amour dans tous les sens du terme car l’amour est ce qui devrait inspirer chacune de nos actions quand elle engage d’autres que nous. Or, l’amour sous ses diverses formes n’a pas à être systématiquement rationalisé car sous le terme trop général de raison se dissimulent parfois des motifs conduisant l’homme à sa perte.

Par exemple la raison d’État enjoint de faire la guerre pour la grandeur du pays ; elle génère le nationalisme et est coupable des millions de victimes de la Première guerre mondiale. Quant à la raison budgétaire, elle commande de priver les enfants pauvres d’éducation et de soins ; elle cause la misère, honte des quartiers défavorisés dans les pays industrialisés. Enfin, quand la raison s’acoquine à la morale, elle engendre des frustrations, des déchirements et de la culpabilité.

Ainsi, la raison qui est l’amie la plus sûre de l’homme contre l’obscurantisme et la haine peut s’avérer calamiteuse quand elle est idolâtrée dans ses formes caricaturales : le calcul (marchand), l’intérêt (égoïste), la morale ordinaire.

Il faut donc savoir déraison garder au nom de l’amour. C’est ce que Russell fait en s’engageant dans deux luttes inattendues de la part d’un homme – au sens masculin du terme – et d’un Lord siégeant à la Chambre, Lord qu’il est devenu après le décès de son frère. Ces luttes sont le féminisme et le pacifisme.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

(1) Essais sceptiques, p.29, Les Belles Lettres 2011

(2) Essais sceptiques, p.30, Les Belles Lettres 2011

(3) Le mariage et la morale, p.159. Les Belles Lettres 2014

(4) Le mariage et la morale, p.156. Les Belles Lettres 2014

(5) Essais sceptiques, p.209, Les Belles Lettres 2011

(6) Mysticisme et Logique, p.22, Vrin 2007. La même analyse est développée par Denis Vernant dans Bertrand Russell, GF Flammarion 2003, p.401 à 405 et lors d’une émission sur France Culture dont le professeur est l’invité : http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-bertrand-russell-l’oeuvre-d’une-vie-34-de-la-verite

(7) Autobiographie, tome 1 p.187, Les Belles Lettres 2012

 

Lire l’épisode 2 : http://www.lacauselitteraire.fr/bertrand-russell-penser-avec-et-au-dela-des-mathematiques-episode-2-de-l-amour-des-mathematiques-a-la-conquete-du-bonheur

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr