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Balenciaga, magicien de la dentelle, master of Lace

Ecrit par Matthieu Gosztola 07.07.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Documents

Balenciaga, magicien de la dentelle, master of Lace

 

Dir. Catherine Join-Diéterle, Amalia Descalzo et Sophie Henwood-Nivet, Balenciaga, magicien de la dentelle, master of Lace, préface d’Hubert de Givenchy, bilingue (français/anglais), coédition Cité internationale de la Dentelle et de la Mode, Calais/Somogy éditions d’Art, avril 2015, 128 pages, 150 illustrations, 25,00 €

 

« L’ère moderne est parlante, professait Paul Valéry*. Nos villes sont couvertes de gigantesques écritures, la nuit même est peuplée de lettres de feu. Dès le matin, des feuilles imprimées innombrables sont aux mains de tous. Il suffit de tourner un bouton dans sa chambre pour entendre la voix du monde. Que peut-il résulter de cette grande débauche ? »

Oui, qu’en peut-il résulter ?

Faisons silence.

Pour laisser place à la musique, au miracle de la musique ?

Miracle, oui, et qui tient d’abord à la façon qu’ont les mains, faisant naître chaque phrase mélodique, de se rejoindre.

Souvenons-nous de cette définition que donne Dominique Fourcade (nous soulignons) : « La musique. Le tremblement ému des mains qui enfin se joignent, se trouvent et qui donne par sa vibration trop troublée l’idée d’une note si grave, si profonde, d’un contr’alto émis à la fin de tout et au commencement des larmes […] ».

 

Afin de mesurer, mais sans l’éclairer (car doit être laissé vivant le trouble), la portée de cette notation apparemment anodine de Dominique Fourcade, il nous faut faire un détour par deux romans : Portrait dans un miroir de Charles Morgan et Terrasse à Rome de Pascal Quignard (nous soulignons) :

Morgan : « Elle était assise sur une chaise basse auprès du lit, sur lequel elle avait dû appuyer sa tête et ses bras, car le couvre-pieds portait encore leur empreinte. Elle se leva à ma vue. Nullement offensée, elle s’avança et mit ses deux mains dans les miennes, puis resta immobile et silencieuse. Elle était drapée dans une longue robe gris et argent, ses cheveux dénoués jetaient sur sa joue une barre d’ombre. Je n’avais qu’une seule idée : enfin réunis, elle et moi, nous ne pouvions plus nous séparer. Une atmosphère particulière se formait déjà autour de nous. Elle avait accepté ma présence, placé ses mains dans les miennes ; elle devait non seulement comprendre ma pensée, mais la partager ».

Quignard : « Elle, elle cherchait sa silhouette. Elle le voyait se dissimuler derrière les parapets des ponts au-dessus des canaux. Derrière la margelle de pierre des fontaines sur les places. Elle le voyait mêler son ombre à l’ombre noire des porches et à celle plus étroite et plus jaune que projettent derrière elles les colonnes des églises. Chaque fois sa présence entraperçue l’emplissait de bonheur. […] Il gagna la servante. Ou ce fut au contraire la servante qui vint à lui. Ce point est important mais on l’ignore. Reste qu’ils se rencontrèrent enfin tête à tête. Ce fut dans une minuscule chapelle latérale. Dans un angle glacé. À l’intérieur du grand hôpital de Bruges. Il fait très froid. Ils sont engloutis dans la pénombre brune du mur de soutènement. La servante fait le guet. L’apprenti graveur ne trouve pas des mots à dire à la fille unique du juge électif. Alors il touche avec ses doigts timidement son bras. Elle glisse sa main dans ses mains. Elle donne sa main toute fraîche à ses mains. C’est tout. Il serre sa main. Leurs mains deviennent chaudes, puis brûlantes. Ils ne parlent pas. Elle tient sa tête penchée. Puis elle le regarde directement, dans les yeux. Elle ouvre ses grands yeux en le dévisageant. Ils se touchent dans ce regard. Elle lui sourit. Ils se quittent ».

La musique, alors ?

Non, le silence.

Juste le silence.

C’est-à-dire : le silence juste.

En hommage à Hedda Grab-Kernmayr, ressuscitée dans La Haine de la musique : « A peine arrivée au camp de Theresienstadt, Hedda Grab-Kernmayr commença à chanter, le 21 mars 1942, les Chants bibliques de Dvořák. Le 4 avril, ce fut le Programme d’adieu de Pürglitzer. Le 3 mai, elle chanta la Berceuse du ghetto de Carlo Taube, puis le 5 juin, puis le 11 juin dans la cour des bâtiments Hambourg. Elle participa à la première de La Fiancée perdue le 28 novembre. Puis ce furent Le Baiser en 1943, Carmen en 1944. Le 24 avril 1945 une épidémie de typhus se déclara. Le 5 mai, les SS se retirèrent. Le 10, l’Armée rouge entra dans le camp et la quarantaine commença. Durant les mois de juin et de juillet 1945, les prisonniers purent quitter Theresienstadt. En sortant du camp, plus jamais elle ne chanta. Elle émigra dans l’ouest des Etats-Unis. Elle ne voulait plus parler de la musique. À Marianne Zadikow-May, à Eva Glaser, au docteur Kurt Wehle de New York, au docteur Adler de Londres, au violoniste Joza Karas, elle refusa de parler de musique ».

Dans le silence, les mains ont-elles pris congé ?

Les mains en ont-elles fini avec le fait de se chercher, de se joindre, d’enfin se trouver ?

Nullement.

Car parlent, sous nos yeux, les couturiers.

Avec leurs robes.

 

Quand elle s’éprend de l’esquisse qui donnera naissance au vêtement, la faisant lentement passer de l’ombre de l’esprit à la lumière de la feuille de papier, la main du couturier « pense à voix haute », pour reprendre la formule d’Octavio Paz dans Le Feu de chaque jour.

Et cette pensée n’en finit point d’intelligiblement résonner quand paraissent à notre vue les robes, qui sont par l’entrelacement savant et léger qui, même invisiblement, les constitue (souvenir de la jointure des mains entre elles), un beau « nœud rythmique », image de l’âme pour Mallarmé.

Pour en prendre conscience, il n’est que de se reporter au fascinant travail de Cristóbal Balenciaga, qui a notamment habillé l’infante Isabel Alfonsa.

Ainsi que le résume Hubert de Givenchy, « [l]e nom de Balenciaga, [qui] est […] celui d’une grande figure [et] celui d’une célèbre maison de couture entrée au panthéon de la mode, évoque tout à la fois la sophistication, la sobriété et le raffinement ».

S’il est connu pour ses tailleurs et ses manteaux de construction si équilibrée, une construction qui est, sans dispute aucune, cousine de la beauté, Cristóbal Balenciaga fut aussi, incontestablement, un maître de la robe en dentelle. Se déploie en chacune de ses robes, pour arriver à son point d’efflorescence et de ravissement, une technique, une légèreté, une simplicité prodigieuses. Voyez ces volants si légers, voyez ces incrustations presque invisibles qui subliment la dentelle et lui donnent, en opérant, pour ce faire, un détour par les mains du trouble, ses lettres de noblesse… Et ce pour ce qui est du tulle vaporeux, de la dentelle Chantilly si légère, ou de la guipure, plus lourde, mais au dessin plus ouvertement graphique.

Passant, grâce à cet ouvrage et à l’exposition qu’il sert, d’une création à l’autre, l’on est l’hôte des contes des Mille et une nuits galamment traduits par Galland, et l’on entend résonner en soi ces mots simples : « Je ne me fis pas le moindre mal, mon bonheur m’ayant fait aborder dans un endroit où il y avait des degrés pour monter au sommet ». Passant, par le regard, d’une création à l’autre, il nous est permis d’être, délicieusement, comme « [l]e pêcheur » de l’un des contes, qui « concevait à peine son bonheur, et le regardait comme un songe ».

Et l’on comprend ainsi que le nom de Balenciaga ait été accolé, très vite, et comme amoureusement, à la réussite. Laquelle fut, comme toute réussite, un chemin semé d’embuches, de quelques embuches.

 

Retraçons sommairement le parcours du couturier, jusqu’à la façon qu’il a eue d’habiter Paris. Après avoir travaillé à Bordeaux pendant trois ans, le couturier fonde en 1917, à 22 ans, à Saint-Sébastien, sa première maison, « C. Balenciaga », qui devient « Balenciaga Y Campania » en 1918, date de sa première collection. En 1924, avec ses propres fonds, le jeune couturier ouvre avenue de la Libertad à Saint-Sébastien une nouvelle société, « Cristóbal Balenciaga ». Bientôt, pour répondre à l’évolution de sa clientèle, Balenciaga crée, en 1927, rue Oquendo, une seconde maison, consacrée à la confection sur mesure, « EISA Costura ». Les deux maisons et les deux types de production, haute couture et confection, coexistent jusqu’en 1931. Cependant Balenciaga subit bientôt les conséquences de l’abdication d’Alphonse XIII en 1931, puis l’exil de nombreuses clientes. Tandis que ses deux maisons périclitent, en 1932, il en ouvre une nouvelle à l’enseigne de « B. E. Costura », rue Santa Catalina. Un an plus tard, après avoir fermé les deux premières, il regroupe ses activités avenue de la Libertad et installe sa nouvelle société au nom d’« EISA B E » au premier étage et « Cristóbal Balenciaga » au second. La même année, il crée une succursale à Madrid et deux ans plus tard une autre à Barcelone, ne pratiquant plus à cette époque que la haute couture. Alors que Cristóbal Balenciaga projette de partir pour Londres, c’est à Paris, en juillet 1936, avec l’aide de Nicolas Bizcarrondo et de Wladio Jaworoski d’Attainville, qu’il lance une maison de haute couture, « Balenciaga », au 10 avenue George-V sans abandonner ses activités en Espagne. Les maisons de Madrid, Barcelone et Saint-Sébastien sont dirigées respectivement par sa sœur Augustina, son neveu Jose, et les sœurs Crespo. Ainsi, quand Cristóbal Balenciaga présente sa première collection à Paris en 1937, c’est un couturier confirmé que découvrent les Parisiennes et la presse occidentale.

Si Balenciaga est devenu Balenciaga, s’il a su confier à ses créations la présence de la grâce, présence impalpable mais néanmoins bien , gravée, avec des mouvements, dans la pierre de l’instant, c’est du fait de son enfance, de la façon qu’il a eue de l’habiter, et, surtout, d’être habité par elle, prélude à la manière qu’il a eue d’habiter Paris.

Souvenons-nous ainsi de sa mère, souvenons-nous de Martina Eizaguirre Embil. Elle fait découvrir à Cristóbal la couture en effectuant des travaux sur les garde-robes des élégantes espagnoles et en particulier des familles Guibert et Casa Torres. Tous les ans, la marquise de Casa Torres se rend dans sa grande villa de Getaria, lieu de naissance de Balenciaga. Cette marquise, qui mène grand train, se fournit chez les couturiers parisiens. Comme Worth, Jeanne Hallée, ou l’Anglais Creed. Ainsi le jeune Cristóbal découvre-t-il des vêtements de fort belle fabrication mais aussi, aux cimaises de la demeure de la marquise, des toiles de maître, comme celles de Goya, qui marqueront ses créations.

 

Matthieu Gosztola

 

* Cité par Alain Chestier dans Beckett bouche bée ou la parole tue. Essai d’analyse phénoménologique et sémiologique de l’expérience du délaissement et de l’oralité dans le théâtre de Samuel Beckett, thèse de doctorat sous la direction de Jean Foyard, Dijon, 1992.

 

Cet ouvrage accompagne l’exposition « Balenciaga, magicien de la dentelle », créée et présentée à la Cité de la Dentelle et de la Mode à Calais du 17 avril au 30 août 2015. L’exposition voyagera en 2016 : elle sera à la Fondation-musée Cristobal Balenciaga, à Getaria (Espagne).

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A propos du rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com