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Autre matin, suivi de Le monde du singulier, Gérard Pfister (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 20.05.24 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Autre matin, suivi de Le monde du singulier, Gérard Pfister, Éditions Le Silence qui roule, mars 2024, 91 pages, 15 €

Autre matin, suivi de Le monde du singulier, Gérard Pfister (par Didier Ayres)

 

Autrui

La vaste question de la destination du poème se pose avec vivacité dans ce nouveau livre de Gérard Pfister. Le poème est-il écrit pour soi et, dès lors, ne communique-t-il pas tout à fait l’espoir du poète ? Est-il écrit pour autrui ? Vraisemblablement, le poète ne cherche pas un public en particulier (ce qui appartient aux démarcheurs et autres créateurs de réclames). Dès lors, comment partage-t-on les poèmes avec un lecteur qui cherche dans la poésie une pensée et une profondeur intérieures ? Le poète est-il vraiment le lecteur de ses poèmes ? Où réside le mystère – ici au sein de l’écriture ou bien dans l’âme du liseur ? Qui est le plus important, le poète ou le bouquineur, bouquineur à qui sont demandées une attention et une exigence parfois anxieuses ?

Voilà quelques exemples de questions qui affleurent çà et là dans le dernier recueil de G. Pfister. Autre matin pourrait aussi s’appeler « autrui comme matin ». Nous sommes dans un éveil radical, éveil qui poursuit sa course vers la divinité. Dès les premiers mots du livre, l’on devine l’autre, le grand Autre, autrui considéré comme aubain, comme prochain, comme lumière du matin, laquelle ouvre les hommes à la vie, donc à la relation avec son semblable.

 

Et soudain l’obscurité entre nous

comme des bêtes en leur tanière

présence amie

d’un souffle

quand tout nous pousse hors des jours

chaleur proche d’autres corps

livrés à la même menace

qu’aucun savoir ne dit

 

Le poète est peut-être la personne la plus solitaire, la plus hantée par le langage, appuyé sur un gouffre, cherchant la lumière d’un dieu d’union et de partage ; tout cela pour lutter contre la terrible éclipse de la disparition physique de l’être humain, dont la seule mesure reste peut-être sa fidélité aux vertus théologales, donc au clair matin d’un jugement ultime ?

 

Mourants

dans la fraîche lumière

d’avril, l’étonnement

suave de l’arbre en fleurs

dans la ville de pierre

– de quelle vie parlons-nous

que puisse un seul jour

croire notre désir

 

Dialogue anagogique, discours anagogique, monologue anagogique : telles les qualités de l’expression de Gérard Pfister, qui puise dans une langue simple suffisamment de mystère et d’interrogations pour que sa recherche intérieure mette en lumière une parole dans la fameuse nuit spirituelle.

Il ne faut pas négliger non plus la relation du poète avec la nature (et l’on sait son attachement au lac Noir, à ses âpres saisons). La pierre, le ruisseau, l’arbre, peut-être encore le chemin creux découvert dans un matin d’hiver, sont-ils visibles en filigrane, derrière la poétique des textes. L’homme et la nature existent ici comme homme devant dieu. Est-ce là un goût pour un dieu pantocrator tout puissant à la fois comme dieu des sphères et dieu des hommes ? Peut-être.

 

Il n’est de réalité

qu’apparaître

dans la neige intacte

le saut du vivant

– et les traces sur le sol

Déjà ne sont plus rien

 

Didier Ayres



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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.