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Assommons les pauvres ! Shumona Sinha

Ecrit par Patryck Froissart 18.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, L'Olivier (Seuil), Récits, Asie, Roman

Assommons les pauvres !, 2011, 155 pages, 14,20 €

Ecrivain(s): Shumona Sinha Edition: L'Olivier (Seuil)

Assommons les pauvres ! Shumona Sinha

Ce petit livre rapporte :

 

– qu’au Nord prospèrent des états opulents, arrogants, accapareurs, vivant en paix et vendant des armes, démocratiques et imposant leur système économique au reste du monde

– qu’au Sud, il y a des populations pauvres, humbles, spoliées, prises en étau dans des guerres intestines, subissant une dictature affirmée ou déguisée, conséquemment miséreuses

– qu’entre ces deux mondes, les routes se ferment, les frontières se renforcent, des murs s’érigent

– que du Sud vers le Nord s’écoule, malgré les barrières, un flot incessant d’hommes et de femmes, ici échappés du sous-continent indien,  qui, en échange du peu qu’ils possèdent, mettent leur vie entre les mains de passeurs dénués de tout scrupule dans l’espoir d’arriver dans l’aire où tout paraît aller mieux.

– que ceux d’entre eux qui survivent aux périls de la migration doivent se procurer, à destination, la clé qui leur permettra de sortir de la clandestinité : le statut de demandeur d’asile politique.

Tout cela, nous le savons, plus ou moins.

Shumona Sinha nous le rappelle, avec violence, avec des phrases percutantes, à quoi le verbe poétique donne une ampleur qui fait mal, qui fait honte.

Elle nous montre comment, pour tenter de décrocher le sésame, le « diplôme de réfugié politique », ces survivants doivent raconter, mais en la réinventant et en la dramatisant au possible, leur vie passée devant les fonctionnaires chargés d’examiner la recevabilité de leur demande.

« Car, les droits de l’homme ne signifient pas le droit de survivre à la misère. D’ailleurs on n’avait pas le droit de prononcer le mot “misère”. Il fallait une raison plus noble, celle qui justifierait l’asile politique. Ni la misère ni la nature vengeresse qui dévastait leur pays ne pourraient justifier leur exil, leur fol espoir de survie. Aucune loi ne leur permettrait d’entrer ici dans ce pays d’Europe s’ils n’invoquaient des raisons politiques, ou encore religieuses, s’ils ne démontraient pas de graves séquelles dues aux persécutions… »

L’intensité narrative réside dans le fait que la narratrice, tout en étant de la même origine que les exilés, est considérée par eux comme celle qui a « réussi » : elle est cultivée, elle est intégrée, son exil s’est effectué en douceur. Universitaire, elle participe en tant qu’interprète aux interrogatoires des commissions qui ont pour objectif de traquer le pitoyable mensonge, de démonter la pauvre invention, de faire émerger la piteuse contradiction dans le récit de vie, dans la description des persécutions relatées.

Les « interrogatoires », transcrits tels quels, se fichent cruellement dans le roman personnel de l’interprète, où s’entrecroisent de douloureuses interrogations sur sa place, son rôle, son statut.

La naïveté, l’incohérence, l’irréalité, l’atrocité, parfois la drôlerie involontaire des discours marquent au passage la traductrice, réceptrice, « transmettrice », mais surtout pas médiatrice. L’expression « traduire, c’est trahir » prend un sens tragique, place le personnage devant un choix cornélien. En traduisant fidèlement des propos qu’elle sait être défavorables à l’aboutissement de la requête de ses compatriotes, elle sera accusée par ceux-ci de trahison. En les transformant de manière positive à destination de ses collègues de la commission, elle trahira le pays qui l’a accueillie et qui l’a investie de son mandat d’interprète :

« Moi je titubais entre honte et irritation. Car je me souvenais moi aussi de la terre d’argile, du pays en érosion, entre les dents de l’eau féroce, de la baie vorace, de l’eau noire aux langues de Kali, la déesse cruelle, qui avalait hectare après hectare… »

Si elle est, pour ces êtres en déshérence, « de l’autre côté », elle se sent, et elle en souffre, « entre les deux ».

Le récit, en tiroirs, se situe simultanément sur trois plans : la relation ambiguë de l’héroïne avec ses frères et sœurs sans papiers, celle, non moins équivoque, qu’elle entretient avec une de ses collègues, dont la chevelure blonde symbolise la patrie d’adoption, ces deux intrigues étant cadrées dans un troisième courant narratif, celui de l’interrogatoire auquel elle est elle-même soumise de la part d’un inspecteur de police…

Le montage est efficace : le roman emporte, impétueusement.

 

Patryck Froissart


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A propos de l'écrivain

Shumona Sinha

Née à Calcutta (Inde) en 1973, Shumona Sinha obtient dès 1990 le prix du meilleur jeune poète du Bengale. En 2001, la jeune femme débarque à Paris pour suivre des études à la Sorbonne. Elle en ressort avec un DEA en lettres modernes. On lui doit plusieurs anthologies de poésie française et bengalie, en collaboration avec le poète Lionel Ray. En 2008, elle publie un premier récit, Fenêtre sur l’abîme, Ed. La différence. En 2011, les éditions de L’Olivier publient Assommons les pauvres, récompensé par le Prix du Roman Populiste.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.