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Asinus in fabula, Guido Furci

Ecrit par Patryck Froissart 02.02.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Cardère éditions

Asinus in fabula, avril 2015, 61 pages, 12 €

Ecrivain(s): Guido Furci Edition: Cardère éditions

Asinus in fabula, Guido Furci

 

Asinus in fabula. Certes, l’âne est dans la fable depuis longtemps, l’âne est un personnage littéraire depuis la littérature, au moins depuis Apulée. Comment cet asinus in fabula est-il devenu le titre de ce singulier recueil de Guido Furci ? L’âne est présent, au milieu du recueil, dans une très courte fable originale d’une page en italien faisant face à une page en français, fable dont il est le héros. Grâce à ses oreilles en forme d’hélices, il vole jusqu’à la lune, s’y pose, et constate : « La lune est une énorme ricotta. C’est juste qu’elle ne bouge pas à droite et à gauche comme un flan… ». L’âne est capable de voir ce que le commun des hommes mortels ne voit pas. L’âne est capable de comprendre la lune. L’âne est un poète. L’auteur est un poète. L’auteur est un âne. L’auteur âne poète a des oreilles en forme d’hélices. Tous les poètes auraient-ils des oreilles d’âne en forme d’hélices ?

L’ouvrage est structuré de façon symétrique comme un diptyque dont le centre est le conte de l’âne. D’un côté, et de l’autre, deux compositions de versets numérotés de un à vingt-quatre, soit quatre-vingt-seize au total. Le lecteur est incité à mettre en correspondance, une à une, les compositions qui précèdent le conte de l’âne avec chacune de celles qui le suivent.

L’écriture est circulaire, répétitive, obsédante, incantatoire. Les thèmes de référence tournent en boucle, cherchent à soûler. Il y a d’abord l’enfant Nicolas, cousin de Marion, dont la mort à l’âge de trois ans et demi, suite à « une maladie rare », évoquée de façon cyclique, hante le narrateur qui, s’exprimant à la première personne, présente ailleurs dans le texte Marion comme étant sa propre épouse.

Le cousin de Marion s’appelait Nicolas.

Il est mort à l’âge de trois ans. Il était beau.

Il y a donc Marion.

Marion est ma femme, mais elle ne sait pas pourquoi.

Il y a le père et la mère (de Marion ?)

Son père était en train de lire. Son père était en train de mourir.

Il y a « l’histoire des Juifs d’Europe », dont le souvenir de l’holocauste lancine le narrateur, et vient en écho récurrent lanciner le lecteur.

Quand son père était en train de mourir, il lisait l’histoire des juifs d’Europe.

Il y a la mort, sans conteste le personnage principal du recueil, personnage omniprésent, par les occurrences du verbe mourir qui fourmillent dans le corpus.

Il y a le tragique, qui pèse, l’indicible, qui plane, l’implicite, qui enveloppe, le tacite, qui étouffe, les secrets (de famille ?) qui harcèlent.

« Mais pourquoi toutes ces histoires de famille ? »

Il y a l’allusif, le non-dit, le sous-entendu, ce qui ne sera jamais explicité.

« Vous voyez ce que je veux dire ? »

Et il y a la peur, la menace, le péril, d’autres drames, en écho à ceux du passé.

« Voici le sens de ce détour, le sens de ce grand jour

qui reste indispensable pour essayer de

comprendre cette peur d’aujourd’hui »

« la peur d’aujourd’hui n’a presque rien à voir avec les juifs d’Europe.

La peur d’aujourd’hui est jaune comme les photos des années 1980.

La peur d’aujourd’hui fait peur comme les coiffures des années 1980 »

Alors il y a la tentation, la terrible solution finale…

« moi aussi j’ai envie de finir »…

La redondance des anaphores, des répétitions, des versets qui reviennent à l’identique, comme des attaques incessantes d’idées fixes, le parallélisme des quatre parties, comprenant chacune un même nombre de versets, participent de l’expression par le poète, de l’impression pour le lecteur, d’un tourment, d’un remords, d’une hantise quasi psychotique, que l’auteur pousse au paroxysme en adoptant régulièrement un langage enfantin sous forme proche de la comptine, ou une espèce de psittacisme propre à celui de l’innocent… (ou de celui qui fait… l’âne ?).

« Les spécialistes auront compris pourquoi j’évoque ici un cauchemar cauchemardesque.

Les autres non. Ils ne peuvent pas savoir tout ce qu’il y a dans ma tête.

Tant mieux ».

Et puis il y a la quatrième partie, originale, presque entièrement faite de versets redits mais immédiatement raturés, barrés, procédé typographique par lequel le poète semble effacer tout ce qui a été écrit auparavant, comme si ce qui a été dit n’aurait pas dû l’être, comme si ce qui est destiné à être édité aurait dû rester inédit… ou comme si, finalement, l’auteur posait la question de la finalité, de la vanité, de l’utilité d’écrire.

« Avant que la nuit tombe, il faut que j’efface d’un seul trait :

tout est fait… »

Ce n’est pas ma faute si lui il est mor :

Ce n’est pas ma faute s’il avait tort.

Avec des Guido Furci, la poésie sera toujours un art majeur. Il convient de remercier les Editions Cardère pour la publication de ce texte de haute qualité.

 

Patryck Froissart

 

Lire l'article de Cathy Garcia sur le même recueil

 


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A propos de l'écrivain

Guido Furci

 

Guido Furci (1984) a fait ses études à l’université de Sienne et à l’université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Il a également été élève de la sélection internationale à l’École normale supérieure de Paris (section Lettres et Sciences Humaines) et visiting scholar au département de littérature française de l’université de Genève. Actuellement boursier de la FMS (Fondation pour la Mémoire de la Shoah), il poursuit son travail de thèse entre la France et les États-Unis. A déjà publié : Figures de l’exil, géographies du double. Notes sur Agota Kristof et Stephen Vizinczey (par Marion Duvernois et Guido Furci), Giulio Perrone Editore, Rome, 2012 ; Fin(s) du monde (textes rassemblés par Claire Cornillon, Nadja Djuric, Guido Furci, Louiza Kadari et Pierre Leroux, Centre d’études et de recherches comparatistes, université Sorbonne nouvelle Paris 3) Pendragon, Bologne, 2013.

 

Pour se procurer asinus in fabula :

http://www.cardere.fr/ficheLivre.php?idLivre=252

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.