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André Kertész et Ludovic Degroote : le geste impossible du souvenir

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.01.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

André Kertész et Ludovic Degroote : le geste impossible du souvenir

 

 

A l’occasion de la parution de Monologue de Ludovic Degroote aux éditions Champ Vallon, collection Recueil, octobre 2012, 97 pages, 11,50 €

 

Octobre 1977. Le photographe André Kertész perd sa femme Élisabeth, qu’il a rencontrée près de soixante ans auparavant. Il va faire l’utilisation du Polaroid SX-70, explorant « les possibilités intimistes offertes par ce procédé novateur, très éloigné de la pratique classique : petit format carré (8 x 8 cm), en couleurs, développement immédiat et production d’une vue unique, sans négatif », comme le soulignent Annie-Laure Wanaverbecq et Michel Frizot.

Parallèlement, il découvre dans une vitrine un buste en verre qui l’intrigue. Suite à trois mois d’hésitation, il l’achète.

« Mars, froid, personne dans la rue. Je suis allé voir. J’étais tout seul dans le magasin », propos du photographe que rapporte Ben Lifson dans son article « A Great Photographer’s Love Story » publié dans Saturday Review en décembre 1981. Si ce buste l’intrigue autant, c’est parce qu’il lui rappelle très fortement Élisabeth. Le cou, les épaules du buste le renvoient avec une étrange insistance à la présence de son épouse morte. Mais si le buste est véritablement Élisabeth, c’est parce qu’il est en verre et qu’ainsi il laisse passer la lumière, la déformant légèrement. L’on peut voir à travers, mais de telle sorte que tout est alors vu différemment. Cette présence qui ne fait pas obstacle au monde, mais qui le colore de son trouble, c’est bien la femme aimée, maintenant disparue. Et ce n’est ainsi pas pour rien que Kertész installe ce buste sur le rebord de sa fenêtre, afin que la ville au loin (Downtown) puisse apparaître dans toutes ses distorsions, afin que les tours du World Trade Center paraissent inversées, afin que les immeubles soient transformés en magmas sinueux. Et rien d’étonnant à ce que le photographe ajoute bientôt un autre buste en verre à côté du premier, les faisant presque s’étreindre délicatement, tête contre tête. Cet autre buste, c’est bien évidemment lui-même. Façon de signifier que depuis la mort de sa femme il est plongé dans la transparence, devenu sans contours, devenu un trouble qui n’a pas de véritable corpulence. De corpulence autre que celle qui consiste à laisser passer la lumière, la brouillant avec le chagrin. Façon de signifier aussi qu’il continue d’être semblable à sa femme. Buste en verre contre buste en verre. Que la mort n’a pas opéré un changement de nature entre eux. Qu’elle n’a pas transformé l’identité de deux êtres semblables dans leur façon de s’aimer. Depuis toujours, ou presque.

Degroote opère d’exacte même manière avec sa sœur disparue, dans Monologue. Il est devenu, par ses voix intérieures tissées, ce buste en verre qui sait laisser passer la lumière du monde. La lumière du monde qui est lumière des autres voix : celle de sa sœur, de son père, de sa mère. Et la sienne propre, comme détachée de lui. Lumière du souvenir et du possible, pour ce qui est du passé de sa sœur, et de l’accident. Lumière déformée, étranglée par cette façon aiguë qu’a le cœur de se crisper. Brouillée avec le silence. Brouillée avec l’impossibilité tapie dans la gorge de dire quoi que ce soit : Degroote parle avec le silence de ses parents. Avec le silence de sa sœur. Avec son propre silence. Il fait s’épouser, au plus intime, parole et silence.

Et sa sœur est semblable au buste en verre, devenue en tout point semblable à lui, puisqu’il porte sa voix, puisque c’est en lui que sa voix continue d’exister. Que sa voix est. Et l’on comprend que ce qui donne existence à la voix de sa sœur, ce qui lui donne existence au point qu’il se tient tout entier dans cette existence, autant que celle-ci se tient abritée en lui, c’est l’amour. L’amour que le frère éprouvait pour sa sœur. Et qu’il continue d’éprouver. Sans temps mort. Sans temps mort qui soit la mort. Et l’on se surprend à murmurer, y songeant, ces mots d’Éloge de l’amour de Godard :

« C’est pourtant simple, dit-il. Je t’aime tellement, tu es tellement là, tout le temps, tu existes si fort pour moi et à jamais qu’il est inutile que je te voie encore puisque tu seras toujours là, quoi qu’il arrive ».

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com