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Amours, Leonor de Recondo

Ecrit par Léon-Marc Levy 29.01.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Sabine Wespieser

Amours, Janvier 2015, 276 p. 21 €

Ecrivain(s): Léonor de Récondo Edition: Sabine Wespieser

Amours, Leonor de Recondo

« Un homme, au moins, est libre (…)

Mais une femme est empêchée continuellement (…)

Sa volonté, comme le voile de son chapeau

retenu par un cordon, palpite à tous les vents ;

il y a toujours quelque désir qui entraîne,

quelque convenance qui retient ».

Flaubert, Madame Bovary

Se plonger dans la lecture de ce roman constitue un moment littéraire intense mais aussi une sorte de voyage dans le temps. Léonor de Récondo nous y avait habitués avec son somptueux Pietra Viva (lire l'article) qui nous faisait marcher dans les pas de Michel-Ange s’apprêtant à créer sa Pièta. Elle possède un talent rare et précieux pour enchâsser le passé dans notre temps présent, pour faire revivre sous nos yeux de lecteurs des univers disparus, des êtres d’autrefois dans leur réalité vivante, vibrante, incarnée.

C’est la bourgeoisie cossue et – en apparence – pudibonde qui fait cadre à ce roman. Une bourgeoisie provinciale, infatuée, fermée sur elle-même. L’héroïne, Victoire de Boisvaillant, ne pourra, dans cet article ni dans un autre peut-on supposer, échapper à l’évocation d’Emma Bovary. Aussi faisons-le tout de suite, elles sont en effet de proches cousines littéraires. Avec finesse et, probablement, ironie, Léonor de Récondo se débarrasse du rapprochement que feront ses lecteurs dès le début du roman :

 

« Huguette pose sur le guéridon une tisanière et quelques fruits.

« Je vous ai préparé de la camomille. Ça soigne tout.

- Merci Huguette. »

Victoire s’est levée et a pris un livre dans les rayonnages : Madame Bovary. C’est le premier livre qu’elle a lu après son mariage. Sa mère lui en avait toujours interdit la lecture, la jugeant trop inconvenante pour une jeune fille. »

 

Les portraits de femmes sont saisissants. Victoire, épouse du maître des lieux (Anselme de Boisvaillant, notaire, bien sûr !) mais aussi, Céleste, jeune domestique qui ne sert pas qu’à entretenir la maison. Les amours ancillaires sont alors très en vogue et Léonor de Récondo s’en saisit pour tenir un propos d’une violence sourde sur la condition des femmes du premier XXème siècle. Une condition que l’on distingue à peine de l’esclavage, tant la domestique « appartient » aux maîtres – dans tous les sens du terme.

 

« Quand Anselme s’acharne à aller et venir en elle, Céleste pense à autre chose. C’est devenu simple à force. Avec une prédilection pour la clairière. Le temps qu’il fasse sa besogne, elle se balade dans la forêt où elle allait jouer enfant avec ses frères et sœurs. »

 

Victoire s’ennuie, comme il convient à une bourgeoise de Province. Elle s’ennuie d’autant plus que l’ennui – en tant que dimension – s’est installé dans sa vie amoureuse. Routine conjugale ? Pire. Dégoût caché, répugnance sexuelle aggravée par l’impossibilité qui va s’avérer d’avoir un enfant.

 

« Surgissaient devant ses yeux : sa nuit de noces désastreuse, les tentatives désordonnées et abrégées d’Anselme, ce dégoût qui la prenait chaque fois. Comment un enfant pouvait-il naître de cet enchevêtrement immonde ? »

 

Figure du Destin sans doute que cette infécondité. La femme sous la plume de Récondo devient ainsi un syntagme figé – étrangement semblable en fin de compte à ses domestiques (nous avons évoqué Céleste) – mais d’être, elle, délaissée. Et puis insoumise enfin quand l’infidélité du mari s’apprend. Le roman connaît sa rupture, totale et irrévocable : la révolte des femmes sera terrible, emportera avec elle l’ordre apparemment établi, dévoilant dans sa violence le désordre tapi sous l’apparence des conventions, balayant les codes les plus sacrés, bousculant la « bienséance » sexuelle. Laissant enfin chacun(e) à sa détresse radicale.

 

« Les autres gardent les yeux grand ouverts. Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d’embrasses – métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n’en restituer qu’un écho ouaté. »

 

« Amours » est un roman délicieusement suranné, tant dans son propos que dans son écriture. Léonor de Récondo – musicienne baroque par ailleurs – fait revivre le passé pour notre plus grand plaisir. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les thèmes en basse continue (Léonor de Recondo est musicienne on vous l’a dit !) sont d’une étonnante modernité.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Léonor de Récondo

 

Née en 1976 dans une famille d’artistes, Léonor de Récondo est violoniste et se produit avec les plus prestigieux ensembles baroques. Elle a fondé en 2005 L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se consacre au répertoire oublié des cantates.
La grâce du cyprès blanc est son premier roman. Son deuxième opus, Pietra Viva, a obtenu un grand succès auprès de la critique et des lecteurs.

Amours est son troisième opus.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil