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Aline, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 29.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Zoe

Aline, 165 pages, 10 €

Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz Edition: Zoe

Aline, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

 

La beauté épurée de ce roman atteint au plus profond de l’âme. Charles-Ferdinand Ramuz, immense écrivain Ô combien oublié de nos jours, a écrit ce bref roman en ses débuts littéraires. Dans cette époque, l’écrivain suisse produisait des œuvres d’une grande simplicité, des histoires dépouillées, dans un style qui ne l’était pas moins. Le résultat est ébouriffant. Imaginez un Giono sans la Provence, enraciné dans le Canton de Vaud. Un petit village sans nom, de rares habitants qui vivotent au quotidien et – c’est le sujet de ce roman – un drame d’amour.

Aline est une jeune femme un peu simplette qui vit avec sa mère. Elle est effrayée par tout, les gens, la vie. Comment imaginer qu’elle puisse un jour penser au sexe ? Et pourtant, c’est ce qui lui arrive quand le beau Julien Damon lui fait la cour. C’est le fils d’une bonne famille, riche (en tout cas pour ce pauvre village). La rencontre amoureuse n’a rien d’un érotisme brûlant. Jugez-en.

« Julien dit :

Bonjour.

Elle répondit :

Bonjour.

C’est de cette façon qu’ils commencèrent ».

 

Et la pauvre fille va tomber dans le piège. De sa naïveté. De sa condition de femme et de pauvre. De la solitude rurale.

Ramuz nous offre un portrait magnifique de cette malheureuse que la vie va étouffer. Etouffée, elle l’est dès le début, par une mère dévote et possessive, Henriette, qui lui interdit tout, la moindre sortie de la maison qui ne soit pas motivée par une course ou un travail. Et quand l’amour survient, la haine s’installe au cœur des deux femmes.

 

« Henriette était assise et ne savait rien de toutes ces choses. Elle ne bougeait pas et elle ne parlait pas, n’ayant plus rien à dire. On voyait son nez courbe et un tas d’années sur son dos voûté. Et Aline, regardant sa mère, désira qu’elle mourût. C’est que l’amour va droit devant lui comme les pierres qui roulent des montagnes ».

 

Le malheur va frapper Aline en même temps que la honte. Celle qui écrase les filles qui « ont fauté » dans un petit village perdu, où les langues attendent impatiemment le scandale pour se délier, exister enfin. Aline va faire le chemin du malheur sans aide, sans écoute, jusqu’au bout.

On a évoqué Giono. La présence de la terre, du pays, des paysages, la description minutieuse des gestes des personnages, de la flore et de la faune locales, le dépouillement du récit, il n’y a pas de doute possible, Giono a lu Ramuz, l’a lu avec passion et l’a absorbé, s’en est nourri. Un de BaumugnesRegain, tant d’autres romans de Giono sont marqués par l’influence ramuzienne.

La visite au cimetière d’Henriette atteint au sublime tant le souffle des êtres et des choses s’y fait écriture pure.

 

« Quand elle avait fini, Henriette s’asseyait dans l’herbe à côté de la tombe, les bras autour des genoux. D’où elle était, on voit le lac et les montagnes de la Savoie. Le pays, avec ses prairies, ses champs et ses bois, descend par lentes ondulations vers les eaux lisses et nuancées où les nuages du ciel traînent leurs ombres grises comme des grands filets. La montagne était bleue à cause de la distance. Elle soufflait parfois, comme une lessive qui sèche, une petite fumée ; et la petite fumée devenait un nuage rond qui s’en allait. Les bateaux à vapeur, s’approchant du rivage, semblaient des points noirs. Personne ne passait sur le chemin ; il n’y avait personne non plus dans le cimetière ; il n’y avait rien là que les oiseaux, l’herbe, et les arbres et les fleurs ; et les morts ».

 

Aline est le premier roman de Ramuz. Mais tout son style est déjà là. Certains de ses contemporains ont reproché à Ramuz de « mal écrire », et de « mal écrire » exprès, pour donner à sa langue plus d’expressivité, d’immédiateté. Et c’est vrai ! pour notre plus grand bonheur car les « vaudoiseries » de Ramuz (il parlait le patois vaudois), sont une source constante de poésie magnifique.

Il est grand temps de donner à Charles-Ferdinand Ramuz sa place dans la littérature de langue française : l’une des toutes premières.

 

Léon-Marc Levy

 

Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète Suisse dont l’œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l’Homme. Ramuz puisa dans d’autres formes d’art (peinture, cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman.

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A propos de l'écrivain

Charles Ferdinand Ramuz

 

Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse1 dont l'œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme2. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma2) pour contribuer à la redéfinition du roman.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /