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Ailleurs et sur la Terre, Jacques Sternberg

Ecrit par Laetitia Steinbach 23.03.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Science-fiction, Mijade

Ailleurs et sur la Terre, novembre 2011, 270 pages, 12 €

Ecrivain(s): Jacques Sternberg Edition: Mijade

Ailleurs et sur la Terre, Jacques Sternberg


« Tu es quelqu’un de bien » entend-on souvent ; quelqu’un de bien, vraiment ? A en croire Jacques Sternberg, nous serions plutôt quelqu’un de « pire » au point d’être considérés par l’auteur comme les créatures les plus odieuses et les plus exsangues de sentiments de toutes les galaxies.

Ailleurs et sur la Terre est une anthologie de nouvelles publiées entre 1958 et 1995, par Jacques Sternberg, un des rares auteurs de science-fiction de langue française à la réputation internationale.

Maître de la démonstration par l’absurde, Jacques Sternberg n’a de cesse de prouver à son lecteur que le monde sans l’homme est finalement bien plus policé et fréquentable qu’avec la présence de celui qui a inventé les notions de société, de respect ou de droits de l’homme. Quoique… ces derniers soient bien appliqués puisqu’il ne s’agit en somme que de conquérir des terres peuplées d’êtres non-humains, donc non éligibles à l’application d’un traité quelconque. C’est qu’ainsi, avec une grande ironie – parfois amusée, parfois désabusée voire désespérée – que l’auteur nous renvoie à nos propres errements ou contradictions, comme dans la courte histoire « Les étrangers ». Qui d’ailleurs n’est pas sans nous rappeler une actualité teintée de polémique autour de la notion « d’identité »…

« C’est en 2045 que les hommes arrivèrent pour la première fois sur une planète perdue, jamais repérée, et pourtant, fait exceptionnel, habitée par d’autres humains. Ils nous ressemblaient comme des frères. Ils vivaient comme nous, mangeaient, baisaient, travaillaient, dormaient et raisonnaient comme nous. Parqués dans des appartements la nuit, dans des bureaux le jour. Exactement comme tous les terriens civilisés.

Raison pour laquelle les hommes ne purent pas demeurer plus d’une heure sur ce monde lointain : considérés comme des étrangers, on les refoula, puisqu’ils n’avaient ni passeports ni visas en règle ».


Et de nouvelles en nouvelles, nous explorons ainsi les territoires fantastiques et angoissants de nos propres failles intérieures, de nos monstruosités sociales, métaphoriquement représentées par d’autres univers, d’autres planètes, d’autres époques, d’autres, si semblables à nous.

En traversant de lointaines galaxies à bord de nos navettes suréquipées, en parcourant des territoires étranges où la mort est toujours là, sous une de ses multiples facettes, en allant et venant entre hier et demain, nous nous interrogeons sur l’utilité des machines, sur le pourrissement de nos civilisations, sur l’écologie… De nombreuses questions auxquelles Jacques Sternberg ne nous propose pas de solutions toutes faites ; mais il nous offre par le truchement d’une lecture tantôt visionnaire, tantôt réaliste, un panorama de représentations d’une humanité vaine et obscène dans ses désirs de conquête et de puissance, de rage et de folie guerrière. Ailleurs et sur la Terre est un livre profondément pessimiste, mais qui sonne juste et dont je laisserai la conclusion au narrateur de la nouvelle « Celui qui savait » :


« Nous aurions dû penser au passé de l’humanité avant de nous lancer avec tant d’assurance dans l’avenir. Mais les hommes pensent toujours à tout sauf à l’essentiel. Nous sommes les fils du superflu ».


(Tout public)


Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Jacques Sternberg

Jacques Sternberg (1923-2006) est un romancier, essayiste, journaliste, pamphlétaire, anthologiste, et auteur de nouvelles prolifique. Il a bâti une œuvre dense, ironique et sombre. Son humour incisif et sa soif de liberté ont durablement marqué le fantastique et la science-fiction, à travers des textes souvent courts et d’une noirceur corrosive.

Il crée une revue absurde, participe avec Topor et Jodorowsky à la fondation de l’anti-mouvement Panique, tient des chroniques dans le Magazine Littéraire et dans France-Soir. Terriblement pessimiste et radicalement libre, comme le furent avant lui Ambrose Bierce ou Emil Cioran, Sternberg considérait la science-fiction comme la forme moderne de la fable.

Laissons-lui les mots de la fin :

« Il me semble que si nous avions de temps en temps quelques instants pour nous arrêter, regarder les choses, les juger, nous ne pourrions que demander grâce, reculer, effarés, prendre la fuite ».



A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.