Identification

Ada, ou l’ardeur, Vladimir Nabokov

Ecrit par Patryck Froissart 15.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman, USA

Ada, ou l’ardeur (Ada or Ardor), trad. Gilles Chahine, Jean-Bernard Blandenier (trad. revue par l’auteur), 768 p. 12,50 €

Ecrivain(s): Vladimir Nabokov Edition: Folio (Gallimard)

Ada, ou l’ardeur, Vladimir Nabokov

Ce roman, paru initialement en anglais en 1969, est un diamant littéraire. Le thème essentiel, récurrent chez Nabokov, en est l’amour incestueux, ici entre frère et sœur. Mais contrairement au René de Chateaubriand, qui se morfond, en même temps que sa sœur et loin d’elle, dans la torture morale et le remords chrétien, ou au personnage, plus actuel, de Aue dans Les Bienveillantes de Littell, qui nourrit pour sa sœur une passion morbide et dévastatrice, Van Veen et Ada, sa cousine et demi-sœur, assument, consomment et revendiquent un amour flamboyant, heureux, sensuel, qu’ils conservent intact et mènent malgré les vicissitudes et les séparations, parfois très longues, imposées par les conventions sociales, terriblement bourgeoises, jusqu’à la fin du roman, qui décrit la vieillesse paisible qu’ils vivent enfin réunis.

Pas de dénouement tragique, donc, puisque notre lecture s’achève sur les réflexions existentielles d’un Van de quatre-vingt-dix sept ans, narrateur et personnage principal, en train d’apporter, aidé d’Ada, les dernières corrections au chapitre qui clôt le récit de ce magnifique amour, toujours vivace, qui n’a jamais faibli depuis les premières étreintes, immédiatement et furieusement charnelles, entre l’adolescent averti de quatorze ans qu’il était et l’ardente jeune fille de douze ans qu’était sa sœur.

Avant de réaliser leur rêve de vivre une vraie vie de couple à plus de cinquante ans, leur amour connaît maintes contrariétés, la plus douloureuse étant le suicide, à l’âge de vingt-cinq ans, de la délicieuse Lucette, sœur cadette d’Ada et cousine de Van, follement amoureuse de ce dernier, qui résiste à ses avances et à la proposition d’Ada de construire un « couple à trois » (car Ada adore sa sœur à qui l’unit une passion lesbienne parallèle). De multiples péripéties créent et entretiennent un suspense romanesque qui entraîne le lecteur dans une vie mondaine animée de personnages extravagants, dont Marina, la mère d’Ada, actrice excentrique, et le père de Van, Dementii, surnommé Démon, amant et beau-frère de Marina, et accidentellement père biologique d’Ada, voyageur riche et oisif collectionneur de lolitas (autre thème cher à Nabokov).

Attention ! Aucune fausse pudeur dans ce très beau roman, que tout lecteur définitivement coincé dans l’étroitesse de ses préjugés moraux doit s’abstenir de lire. Outre la sensualité réjouissante et jouissive qui déborde des lignes d’Ada, l’élégance de l’écriture (la traduction en français revue par l’auteur est une réussite), l’inventivité romanesque (avec ses glissements équivoques entre deux univers parallèles, sa cartographie fantaisiste et sa folle toponymie), le foisonnement des parenthèses scientifiques (Ada est passionnée par les fleurs et les insectes, et Van se passionne pour la philosophie et la psychologie), la multiplication des jeux de mots, les intrusions, dans le cours de la narration, de Van et d’Ada nonagénaires sous la forme de notes, de remarques ou de contestations, font de ce livre, à mon sens, un de ces chefs-d’œuvre qu’on garde précieusement chez soi pour pouvoir y revenir, et en refaire de temps en temps une lecture heureuse.

 

Patryck Froissart

 


  • Vu : 4050

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Vladimir Nabokov

 

Vladimir Vladimirovitch Nabokov est un écrivain américain d’origine russe né à Saint-Pétersbourg en 1899, mort à Montreux en 1977. Il est issu d’une famille aristocratique russe. Son père, homme politique libéral, élu à la première Douma russe après la chute du tsar en 1917, est assassiné. Protégé par sa mère, Nabokov mène une enfance heureuse et se découvre une passion pour la littérature tout en apprenant les langues étrangères. La Révolution d’Octobre pousse les Nabokov à l’exil. Vladimir quitte définitivement Petrograd en 1917. En 1923, diplômé de l’université de Cambridge, il s’installe à Berlin. Ses premières œuvres sont toutes écrites en russe, son premier roman, Machenka (1926), lui vaut un début de célébrité parmi les émigrés russes. Nabokov quitte définitivement Berlin en 1937. Il séjourne d’abord à Bruxelles, puis à Paris, mais il effectue de nombreux voyages à Cambridge, Prague, en différents lieux de la Côte d’Azur. Vladimir, sa femme et leur fils Dmitri émigrent aux États-Unis le 28 mai 1940 sur le Champlain. En 1941, Nabokov écrit pour la première fois un roman en anglais intitulé La Vraie Vie de Sebastian Knight – ce qui marque un tournant majeur dans sa carrière d’écrivain. Il enseigne ensuite à l’université Cornell. Il est naturalisé américain en 1945. La consécration de l’auteur vient avec Lolita en 1955. Le roman fait scandale, est refusé par les éditeurs américains et doit être publié à Paris, mais la critique y reconnaît un chef-d’œuvre. Le livre est adapté au cinéma par Stanley Kubrick en 1962, puis par Adrian Lyne en 1997. En 1959, il s’installe en Suisse dans un grand hôtel de Montreux, où il demeurera jusqu’à sa mort. En 1961, il publie Feu pâle, autre texte majeur. Il travaille également de longues années à Ada ou l’ardeur qui est publié une première fois en 1969.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.