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Abécédaire, Mots et rites d’ailleurs, Tobie Nathan (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 11.05.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Essais

Abécédaire, Mots et rites d’ailleurs, Tobie Nathan, Folio Essais, mars 2023, 178 pages, 7,50 €

Edition: Folio (Gallimard)

Abécédaire, Mots et rites d’ailleurs, Tobie Nathan (par Didier Smal)

 

Tant romancier qu’essayiste, Tobie Nathan se reconnaît comme maître Georges Devereux (1908-1985), l’un des premiers à avoir entremêlé l’anthropologie et la psychanalyse, sortant ainsi l’Homme de ses méandres mentaux individuels et l’invitant à se confronter à la société dans laquelle il vit pour se comprendre – vision brève, trop brève. Enfin, Georges Devereux… Plutôt « Georges, Gyorgyi, Devereux, Dobó, Weismayer… », comme l’apprit Nathan après une enquête menée dans les archives de la désormais réduite communauté juive de la ville de Lugos, en Hongrie. C’est tout le sens des chroniques précédemment publiées dans Psychologie Magazine et ici réunies, plus détaillées, dans le présent volume : rendre aux mots leurs sens (car oui, certains en ont plusieurs), leurs poids existentiels aurait-on envie de dire.

En vingt-six articles, Nathan propose un voyage autour du monde, du Canada aux Philippines, de la Nouvelle-Guinée au Moyen-Orient, à ceci près que ce voyage semble bien peu exotique : s’il y est question de l’étranger (dans le bel article « Xenos », qui revient sur le double sens de ce mot dans l’Odyssée), ce serait l’étranger que nous portons en nous – car souvent Nathan se montre ironique, nous renvoie à nous-mêmes alors que nous pensons que c’est l’autre qui est différent : ainsi lorsqu’il évoque le « Vaudou », il conclut sur cette question piégée : « Et vous, vos fétiches, est-ce vous qui les fabriquez ou vous sont-ils directement donnés par vos dieux ? ».

Remises en question (en particulier de la pensée de Lévi-Strauss, mais aussi de notions qui semblent pourtant évidentes, telles que l’inceste qui serait un tabou culturel généralisé – alors que la Perse et l’Égypte antiques, de même que certaines sociétés contemporaines, non seulement le pratiquent mais le prônent – article « Œdipe »), interrogations fines sur la valence exacte des mots et des concepts qu’ils recouvrent, tout cela parcourt un essai qui, au fond, va tout à fait à l’encontre de l’époque actuelle. À un appauvrissement linguistique global (entre l’« anglais d’aéroport » et un lexique usuel qui se réduit comme peau de chagrin, le constat est aussi affligeant qu’irrévocable), Nathan oppose une réflexion sur des mots, et donc sur les mots, ceux dont nous nous servons chaque jour.

Il démontre que, contrairement à ce que croient les athées congénitaux persuadés du contenu de la Bible sans jamais l’avoir ouverte, Dieu a bel et bien fait une offrande aux hommes en les dispersant sur toute la face de la terre et en confondant leur langage : Il les a empêchés de devenir les briques d’une tour-société sans âme, sans différences. Il les a rendus à la multiplicité.

Cette multiplicité, Nathan, qui a beaucoup voyagé et donc rencontré, la met en évidence tant dans les mots que dans les réalités culturelles qu’ils désignent, se demandant ainsi si le concept de mariage ne gagnerait pas à être reconsidéré à l’aune des mœurs mohaves (« Yamomk »), ou quel est le statut véritable d’une plante lorsqu’elle passe d’une culture à l’autre, d’un « véhicule vers Dieu » à une « drogue » (« Khat »).

Pour autant, foin d’un quelconque relativisme ou d’un triste dogmatisme : Nathan, avec une érudition aussi accessible que plaisante à lire, propose juste de réfléchir aux mots dans leurs rapports à la société qui les a vus naître et aux usages que pourraient en faire d’autres sociétés. Enfin, réfléchir… Non, plutôt se poser des questions : que dis-je au fond lorsque j’emploie tel mot ? Auden en avait fait un magnifique poème en prose, de cette interrogation : Quand j’écris je t’aime – et sa conclusion était qu’il n’était pas certain du sens exact de ces mots, mais que ça valait la peine de les employer.

Disons que Nathan serait probablement d’accord avec Auden sur le fond : tâchons de comprendre exactement ce que nous disons lorsque nous parlons de « Lilith » ou d’un être « Amok » (même si Stefan Zweig a déjà tenté de nous expliquer), ou du moins d’en approcher – pour nous rapprocher les uns des autres par la langue au moins. Comprenne qui pourra.

 

Didier Smal

 

Tobie Nathan (1948) est psychologue et écrivain. Il est l’un des représentants de l’ethnopsychiatrie française.

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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.