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A propos d'une image photographique - Le feu de Bernard Faucon

Ecrit par Didier Ayres 09.07.13 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

A propos d'une image photographique - Le feu de Bernard Faucon

 

À propos d’une image photographique Le Feu de Bernard Faucon, tirage cibachrome, 31x31, appartenant au FRAC Limousin

 

Le Feu ou Les Troubles de la représentation

 

Il y a plusieurs semaines que j’ai acquis le catalogue d’une exposition de photographie, remontant à l’été 1986, dont une photo en particulier m’a impressionné. En l’occurrence une photo de la série Le Feu de Bernard Faucon, photographe que je connais depuis très longtemps par l’intermédiaire d’une série d’images qui mettaient en scène des enfants et des petits mannequins de vitrine. J’ai suivi Bernard Faucon un peu plus loin dans son travail quand il photographiait des chambres où brûlaient des feux déjà, qui, si je ne me trompe, avaient été publiées par les éditions William Blake.

Cette période de latence où le catalogue juché sur quelques livres attendait pour ainsi dire mon intervention, est une période cependant que j’ai mis à profit en lisant la Philosophie de la photographied’Henri Van Lier. Il est question dans cet ouvrage de divers concepts, tels que le cadre-limite, la courbure, l’indiciologie et l’index, le réel et la réalité. Je ne veux pas mettre à l’épreuve cette philosophie par un cas d’espèce, mais retenir ce balancement qui permet que le chemin intellectuel mène de la réalité au réel. C’est l’épaisseur jointe à la réalité par la subjectivation de l’exploration artistique, qui fabrique du réel, à mon sens.

Je m’explique cette photo, qui met en scène un territoire fabriqué, où des poches de papier blanc et des fruits (pommes, pêches ?) jonchent un pré de terre noire au crépuscule pour s’achever dans un feu ou une explosion sur laquelle le regard finit par arriver, comme un ensemble composé d’images mentales. Sorte de surréalisme – je songe aux tableaux de Magritte qui saisissent les dernières lueurs de la tombée du jour dans des villes endormies – ou bien tentative platonicienne pour défaire la réalité du réel.

Ce qui importe à mon avis, c’est cette heure entre chien et loup, propice à la rêverie, à la divagation poétique. Car quelle est la vérité de cette photo ? Sinon à nous aider à détruire la réalité de l’intérieur, que j’entends ici comme support matériel à l’entente subjective de l’image ? D’ailleurs l’abrasion du feu porte l’imaginaire à la nuit ainsi qu’à l’idée de la destruction. Ce sont donc à des choses nocturnes, comme l’est le désir parfois, que le spectateur vient comme buter sur l’énigme, sur le sac sanglant de la réalité, pour mieux saisir et en rendre le réel, c’est-à-dire cette opération magique, alchimique, propre au rêve humain.

Dans le catalogue que j’ai sous les yeux, cette photo jouxte un autre tirage cibachrome mais cette fois-ci de François Hers, qui représente une chambre à coucher très colorée, et qui conduit cette double impression en moi de la disparition du sujet humain dans cette vision du dedans, de l’intérieur d’une chambre, comme de l’intérieur d’une intimité, et du cas de figure du désir dont j’ai dit quelques mots plus haut. Cette proximité laisse entendre comment un monde sans présence, devient purement un monde de désir, entendu comme monde vide car entièrement figé sur une quête, et en cela, presque désincarné, car poursuivant sa fin sans cesse – même s’il n’y a rien d’abstrait dans ces deux images.

Pour conclure, on peut dire que la combustion de ce feu à mi-hauteur du paysage, au demi horizon crépusculaire où le point focal nous attire, s’ajoute violemment la question ardente du désir ici comme supprimé par sa vacuité, en quelque sorte. Le désir est une combustion, et en cela détoure le vide, et nous conduit vers un monde fait de signaux arbitraires, et qui ouvre surtout à ce fameux phénomène de l’étrangeté, où le sujet désiré/désirant, connu/inconnu, explique bien ce dédoublement de la représentation. Troubles dans la représentation donc.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.