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Willnot, James Sallis (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 21.03.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Rivages/noir, Roman, USA

Willnot, James Sallis, février 2019, 220 p. 19 €

Ecrivain(s): James Sallis Edition: Rivages/noir

Willnot, James Sallis (par Léon-Marc Levy)

 

 

Comme il en a l’art particulier, James Sallis déconcerte très vite le lecteur qui s’attend à un « roman noir » traditionnel, voire même à un roman noir tout court. Certes la première page nous fait découvrir un mystérieux charnier mis à jour – entrée classique d’un polar – à l’entrée de Willnot, petite ville (ne cherchez pas, vous ne trouverez pas) américaine dont le nom, à n’en pas douter, met d’entrée en doute l’existence réelle. Sallis en fait, en quelques chapitres, une ville à l’image des personnages auxquels il nous a habitués dans ses romans, une ville de solitaires, d’anxieux, de silencieux mais aussi de solidaires, de tolérants.

Willnot, une bourgade comme aucune autre, où rien ne se fait comme ailleurs, où la volonté commune, et communale, a choisi la marge, la bordure d’une géographie, loin du modèle américain. Les gens de Willnot ne ressemblent à personne.

« Y a-t-il quelque chose dans leur nature qui les a attirés ici ? Qui les retient ici ? Ou cette façon de vivre les contaminerait-elle au gré des contacts ? Demandez-leur de se tenir droits, ils pencheront.

Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneaux d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. « Je suis monté dans le car en 2002 et j’en suis descendu en 1970 », dit Richard en parlant de son arrivée ici. »

 

Le héros n’est pas un policier, ni un journaliste, pas plus un détective, même si l’on croise, au fil des pages, un shérif, des agents du FBI. Le héros est médecin. Qui est mieux placé que lui – qui soigne tous les habitants de la ville – pour faire une macro-photographie de Willnot ? Il soigne les corps, les âmes, avec un dévouement sacrificiel, disponible nuit et jour pour dénicher les maladies, les peurs, les souvenirs trop lourds à porter, les blessures d’une population douloureuse et inquiète.

Ce roman est une chronique. D’abord celle de Lamar, le médecin narrateur. Chronique de souvenirs obsédants d’un passé marqué par un père écrivain de Science-Fiction, étrange et oublieux. Souvenir d’un coma soudain survenu à 12 ans et qui l’a ôté du monde pendant longtemps, laissant en lui pour toujours une faculté d’errance mentale inopinée.

La chronique aussi de son amour pour Richard, son compagnon, professeur au lycée local, éthéré, drôle. Tous deux ont un rapport attentif et affectueux à leur ville, aux gens qui l’habitent, à leur chien, Dickens. La présence de James Sallis dans ces deux personnages se sent au travers de leur culture littéraire, les citations de Dostoïevski, Elias Canetti, Hemingway et surtout celles d’écrivains de SF, comme Silverberg, Heinlein ou Ballard. James Sallis a été directeur d’une revue de SF à ses débuts et il se glisse ici dans le personnage du père de Lamar.

Willnot est un roman de la difficulté d’être, de la détresse qui guette les hommes même dans les moments les plus apparemment sereins de leur vie. Il y a, dans le traitement du hasard qui change tout quelque chose qui rappelle Paul Auster : le grain de sable qui casse la machine, change une vie. Le poids funeste du destin qui semble s’amuser souvent à détruire en série une existence. Lamar repense à un vieil écrivain de SF qu’il a connu au temps de son enfance et qui connaissait la popularité et un bonheur privé sans tache. Son histoire est allégorique de Willnot.

 

« Puis tout s’était effondré. Sa femme était partie avec un courtier en assurance, son agent avait mis la clé sous la porte, son éditeur principal avait cessé sans explications de répondre à ses appels, il était tombé dans l’escalier de son immeuble et s’était retrouvé coincé dans son appartement du quatrième étage avec les deux jambes cassées, totalement dépendant de ses voisins et amis, de plus en plus endetté vis-à-vis de son assurance santé. Dès qu’il l’avait pu, il s’était trainé jusqu’à la quincaillerie du coin pour acheter deux grandes bâches qu’il avait étalées sur le sol chez lui, avant de s’asseoir dessus habillé d’un de ses deux costumes noirs et de se tirer une balle dans la tête. »

 

Sallis nous offre là une œuvre profondément humaine, tissée des petites joies et des grands malheurs qui jalonnent la vie des hommes. Le regard central, « panoptique » de Lamar est le centre d’observation d’une société douloureuse mais capable d’héroïsme quotidien. Son écriture poétique et sombre, servie par la traduction au cordeau d’Hubert Tézenas, fait de Willnot un beau moment littéraire.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

James Sallis

 

James Sallis est un romancier américain, né le 21 décembre 1944 à Helena, en Arkansas.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil