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Timika, Nicolas Rouillé (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 11.02.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Timika, Editions Anacharsis, mars 2018, 492 pages, 22 €

Ecrivain(s): Nicolas Rouillé

Timika, Nicolas Rouillé (par Christelle d'Hérart-Brocard)

 

 

Éminemment riche, Timika est un Western politique qui appelle toute la concentration du lecteur, ce sans quoi sa dimension ambitieuse, tant historique que sociologique, voire anthropologique, risque d’égarer le bouquineur désinvolte. D’une lecture exigeante donc, le roman de Nicolas Rouillé propose une description d’une incroyable précision des événements qui ont motivé, marqué et accompagné la colonisation indonésienne de la Papouasie occidentale : si Timika, cette ville minière cruellement convoitée pour son or, fait symboliquement figure de principale héroïne du roman, il est à noter qu’aucun des protagonistes ou victimes de cet impérialisme aux conséquences tragiques n’est écarté du récit, d’où un foisonnement de personnages dont l’importance singulière montre bien leur étroite intrication dans l’Histoire.

Après avoir combattu contre le pouvoir colonial de Jakarta, le général indépendantiste Kelly Kwalik décide de déposer les armes. Alfons, l’un de ses fils spirituels, refuse cette reddition et, avec une poignée de résistants, ourdit un plan périlleux dans le but de se procurer des armes automatiques en échange de stères faites du célèbre bois de Papouasie. Il est en effet inconcevable d’affronter Freeport avec des arcs et des flèches, d’autant plus que cette monstrueuse entreprise américaine d’exploitation qui est venue piller leurs richesses se trouve sous la tutelle de l’armée indonésienne. Toutefois, même avec la plus grande force de conviction et la volonté farouche de sauver son peuple et défendre son territoire, on ne s’improvise pas fin tacticien et dissident coriace, surtout lorsqu’il s’agit de s’attaquer à un empire politique, économique et militaire. Néophyte naïf, Alfons se laisse berner par tous et tombe dans tous les pièges, des plus grossiers aux plus pervers, jusqu’à s’attirer les foudres de sa propre tribu. On croisera sur sa route tourmentée, ou sur des chemins parallèles qui néanmoins tendent vers la même tragédie, un panel de personnages qui, mus par des ambitions et des intérêts singuliers, cherchent tous à tirer leur épingle du jeu : Pak Sutrisno, le vendeur ambulant javanais venu faire fortune à Timika ; Bambang, un entrepreneur véreux et sans scrupules ayant bâti sa fortune autour du commerce du sexe ; Rose, la sœur d’Alfons, partie faire ses études en Australie et symbolisant le rejet total de la tradition papoue ; Gilmore, le journaliste et photographe australien venu interroger le général Kelly Kwalik ; mais aussi un pasteur missionnaire qui, porté par une foi véritable, tente de faire entendre un message de paix et de non-violence, des agents du FBI équivoques dans leur rapport à Freeport, des employés d’ONG désabusés, des représentants de tous les pouvoirs en place qui s’imbriquent, s’associent ou s’opposent, mais participent tous de la corruption générale : les autorités militaires, le gouvernement local, l’administration indonésienne et, plus encore, l’implacable domination américaine de Freeport. Aucun protagoniste n’est traité de façon manichéenne, et chacun d’eux, ne serait-ce que par ignorance, égoïsme, mutisme ou mépris de l’autre, concourt à la tectonique des mondes néocolonialistes. Tout le monde a voix au chapitre et dans un concert symphonique minutieusement orchestré par Nicolas Rouillé, se développe une histoire bouleversante, celle d’un drame historique peu relayé par les médias du monde entier : le génocide du peuple papou. L’auteur lui consacre un bel hommage en inscrivant scrupuleusement, de la page 351 à la page 427, le nom de tous les Papous disparus dans cette innommable boucherie. Il s’agit bien d’un roman, mais inspiré de faits tristement réels.

 

Christelle d’Hérart-Brocard

 


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A propos de l'écrivain

Nicolas Rouillé

 

Nicolas Rouillé est né en 1971, et réside à Toulouse. Il écrit de la fiction et de la poésie, et explore les mondes du son et de la performance. Il a effectué plusieurs séjours à Timika pour écrire son roman.

 

A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

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Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.