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« Théâtrale ! » A l’occasion de la création de Lady First de Sedef Ecer, par Marie du Crest

Ecrit par Marie du Crest le 29.08.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

« Théâtrale ! »  A l’occasion de la création de Lady First de Sedef Ecer, par Marie du Crest

 

A l’occasion de la création de Lady First de Sedef Ecer, le 3 août 2016 au Théâtre du Peuple à Bussang, dans une mise en scène de Vincent Goethals

 

Lorsque l’on pénètre dans le théâtre des Pottecher, à Bussang, l’on est surpris par cette curieuse et puissante odeur de bois et d’humidité, de chalet ancien, dans ce village vosgien. Le spectateur prend place sur de longs bancs de bois, un peu comme ceux des églises paysannes anciennes. De grands lustres de fer forgé sont suspendus au plafond. On mange avant le spectacle sur la pelouse. Les habitués tiennent dans leurs bras des coussins qui rendront plus confortable la représentation. Un théâtre plus chaleureux, « pour l’humanité et pour l’art », un théâtre où tout au long de l’année se côtoient amateurs et professionnels.

Un bel endroit pour créer la pièce de Sedef Ecer. Le terme « création » prend ici tout son sens : la genèse du texte, sa première vérité scénique dans la connivence de l’auteure et du metteur en scène ont lieu là, à la lisière de la forêt.

Sedef Ecer proposa en effet une toute première version à V. Goethals de son œuvre à venir, sous une forme très  courte, en 2011, à l’époque où Leïla Trabelsi, première dame de Tunisie, suivait son mari en exil, tous deux chassés du pouvoir par le premier « printemps arabe », puis Sedef Ecer rédigea un deuxième état du texte plus long, dans le cadre du festival de Paris avec Agnès Jaoui en first lady. Les années ont passé, d’autres figures d’épouses de dictateurs mais aussi de maîtresses de république (chacun se souvient de l’inénarrable affaire Trierweiler) ont pu nourrir la figure centrale de la pièce. C’est sans doute ce qui fait la richesse, le chatoiement de cette figure universelle du pouvoir depuis l’Antiquité, des favorites d’Ancien Régime, en passant par les first ladies américaines, les épouses de dictateurs ou la « princesse du cœur » que fut Lady Di. Mais il est aussi ici question de personnage théâtral en commençant par lady Macbeth et en allant jusqu’à la mère Ubu.

La mise en scène de V. Goethals nous embarque dans la théâtralité justement, c’est-à-dire là où il faut faire parler les miroirs de la représentation. Ainsi à l’ouverture, le « cyber-chœur antique » formé par les trois conseillers du palais n’est pas sur le plateau, mais ils s’agitent sur des écrans en très gros plans sur un écran, grotesques personnages aux lèvres purpurines, aux énormes lunettes noires, dans leurs costumes clownesques noirs et blancs. Le pouvoir comme le théâtre ne fonctionne que dans cette illusion de proximité. D’ailleurs ce sont bien les gens du palais présidentiel occidentalo-oriental imaginé par l’auteure qui sont le plus souvent, non pas à hauteur des spectateurs (il n’y a pas de balcon) mais au-dessus d’eux, sur une plateforme, et Lady First, Ishtar, tout particulièrement installée dans un fauteuil transparent, à la fois trône et bulle, domine le public, dans le lointain. Le lieu d’en bas, c’est plutôt celui de la jeune journaliste, Yasmine, entrant d’ailleurs dans la mise en scène par le centre de la salle et qui à la fin reviendra tout près du premier rang, parler au nom des insurgés, des opposants politiques après la fuite des enfants du couple présidentiel, du chef de cabinet Elish et de Gazal, le couturier trans de la première dame. D’autres écrans au cours de la pièce réactiveront ce dispositif de mise à distance sur le modèle des écrans d’ordinateur et de la communication par Skype. Fausse présence, manipulation et grossissement burlesque. Le pouvoir et les évènements tragiques qui jalonnent l’action (il s’agit d’une révolution en marche aux portes du palais) donnent lieu à une pitoyable émission de télé avec ses coupures de publicité et ses commentaires stupides sur la vie privée des régnants.

Il en va de même des visages, de la chair des comédiens : ils sont très fardés, les rendant quasiment méconnaissables. Anne-Claire en first lady à la chevelure flamboyante, aux yeux de biche, au teint blanc de geisha, ou Gazal, en blonde platine, et Elish lui aussi aux faux airs de Nosferatu, une cicatrice rouge près de l’œil gauche. Seule la discrète Yasmine échappe à cette mascarade outrancière.

L’enjeu de la mise en scène très fidèle au texte est de rendre visible cette ambiguïté fondatrice du pouvoir, présent et absent. Le président n’existe pas ; il n’est qu’objet de la parole de son entourage, pure image sur un tableau très kitsch qui apparaît à un moment ; les conseillers et autres ministres, eux aussi, surgissent seulement dans de fugaces séquences et de toute façon, ils trahissent leur maître sans vergogne tout comme les propres enfants de la première dame. Ghazal et Elish sauveront leur peau en prenant les airs, emportés par un hélicoptère au moment où le fond de scène s’ouvre sur le dehors, sur les vrais arbres du bois de Bussang, sur la subite fraîcheur qui emplit la salle. Echappée belle.

Ishtar, elle, est vaincue, a perdu les clefs de son pouvoir dérisoire. Vincent Goethals la fait mourir dans un rideau rouge de théâtre, « en scène finale de tragédie » comme le dit une didascalie. Dévoration par les fauves de son zoo et par sa propre théâtralité qui n’atteindra jamais ses espérances. Ce qui fait d’elle, non pas une vraie manipulatrice, comme Lady Macbeth ou la mère Ubu, mais une simple intrigante, une fashionista de garden-party. Et d’ailleurs le public ne s’y trompe pas : il rit souvent tant elle est ridicule face à son prompteur, ou encore quand elle évoque son obsession pour le botox. Elle ne sera jamais une « reine de théâtre » mourant toujours debout. Elle ne sera jamais une Agrippine racinienne.

Ainsi les first ladies n’incarnent-elles que la face mensongère et glamour du pouvoir telle Asma el-Assad, en poupée souriante et en éternelle dame patronnesse alors que son époux fait massacrer son peuple depuis des années. Ishtar n’échappe pas à cette règle, elle qui régnait en Mésopotamie, quelque part entre Syrie et Irak. Sedef Ecer n’oublie pas que derrière le jeu (de massacres) il y a le malheur du monde qui continue.

 

Marie Du Crest

 

D’autres représentations ont lieu au Théâtre du Peuple jusqu’au 27 août

Le texte de la pièce est édité par l’Avant-scène Théâtre, n°1405, juin 2016

Vincent Goethals est actuellement le directeur du Théâtre du Peuple

 

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A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.