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Tanirt, Mika Kanane, par Pierrette Epsztein

Ecrit par Pierrette Epsztein le 10.05.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Tanirt, Mika Kanane, éditions Amenzo, janvier 2018, 160 pages, 13 €

Tanirt, Mika Kanane, par Pierrette Epsztein

 

 

Tanirt est l’héroïne éponyme du roman de Mika Kanane. Comme Schéhérazade, elle est à la fois un personnage de fiction et une conteuse, intelligente, mutine, cultivée, raffinée et capiteuse. Elle va se faire la mandataire de tout un monde. Son récit gravite autour de la lignée maternelle, toutes des femmes au caractère bien trempé, avec des tempéraments puissants. Tanirt, l’héroïne du récit nous annonce en préambule : « Au printemps, à la saison où les fleurs jaillissent du sol, je me loge dans la peau de ma mère pour qu’elle puisse vivre à travers moi quelques moments d’existence. Sa tristesse était grande, incomprise, sa souffrance omniprésente et si familière. Elle m’a donné la vie. Elle n’a pu me porter qu’à travers sa douleur… Je voudrais lui offrir mes joies, mes échecs, et mes réussites. Une simple existence. Je sais qu’elle n’a pas choisi de vivre ici, parmi les étrangers ».

Pourtant, jeune, la mère était une belle plante rayonnante qui s’est étiolée au fil des grossesses, au fil des ans, au fil de l’éloignement de son pays d’origine, à la fois ogresse et tristesse : « Je ne l’ai jamais vu sourire, je ne garde d’elle en mémoire aucun sourire de bonheur ». La grand-mère est la gardienne de la tradition, le pivot des interdits, l’accoucheuse de vie et de mots, la tisseuse de laine et la pourvoyeuse de contes. Elle symbolise la vie du village. « Ma grand-mère était une poule protectrice, chaleureuse, aimante… Depuis ma tendre enfance, je l’ai toujours vue comme une vieille dame… cette peau fripée, sèche qui restait figée comme les plis d’un tissu mal repassé ». Quant à la tante Ejo, elle était la sœur unique de sa mère, trois fois veuve « à l’orée de ses trente ans ». « On la connaissait pour sa beauté et sa voix majestueuse… le regard vert azur et noisette ». Elle était pauvre mais digne, serviable pour tous, travailleuse acharnée. Elle se voulait libre, gagnait sa vie en ramassant des moules, « vivait de peu et donnait ce qui lui restait aux plus nécessiteux ». Elle n’avait peur de rien ni de personne. Sa mort va être, pour Tanirt, un véritable déchirement.

Autour d’elles fourmille tout un cortège de silhouettes secondaires parfois insolites et déconcertantes, parfois exquises, parfois inquiétantes, souvent truculentes, certaines fois effrayantes. Chacune jouera un rôle nécessaire car elle ajoutera sa touche spécifique qui apportera au récit son ambigüité. Outre les personnages, principalement féminins, qui scandent le récit, un rôle décisif est accordé aux objets, aux lieux, aux animaux, aux atmosphères, aux gestes et surtout aux rituels sacrés et profanes. Les hommes sont comme des ombres, souvent au loin, souvent absents, souvent craints comme un danger, souvent désirés comme un inaccessible.

Mais ce qui différencie Tanirt de Schéhérazadec’est qu’il ne lui faudra pas mille et une nuits pour lui éviter la mort. En quelques jours et quelques insomnies le lecteur sera ensorcelé, pris dans le charme de la narration et bouclera sa lecture. Il se sentira à son tour libéré d’un sort fatal qui l’aurait maintenu enfermé dans ses évidences. De ce voyage dans l’inconnu, il ne réchappera pas à sa propre métamorphose.

En effet, Tanirt nous capture dans ses mots pour nous projeter dans son monde, un monde où les contrastes sont prédominants. Elle nous convie à nous immiscer dans son univers singulier, fait d’êtres de chair et de sang mais aussi de fantômes qui rodent, de bons et de mauvais génies. Et avec notre plein consentement, nous la suivons dans ses contrastes clairs obscurs pour aller à la rencontre de voix venues de lointains ancêtres, d’un pays situé dans le sud du Maroc, de coutumes, de superstitions, d’une langue ancrée dans une civilisation florissante, celle de la culture berbère riche de traditions ancestrales. C’est la voix de la nostalgie, celle qui la relie à sa lignée depuis des siècles et qu’on voudrait faire disparaître au profit de l’arabe.

Et puis il y a la voix du pays où Tanirt est née, cette langue française, celle qu’elle parle, celle dans laquelle l’auteur écrit, qui prend la place dominante pour elle et pour sa descendance.

Les deux mois d’été elle évolue dans le « Pays de terre rouge et de cailloux… ». « Là-bas, je vivais au siècle dernier, dans un pays étrange… ». Le restant de l’année, elle se déploie dans cette banlieue complexe où le gris domine mais où la bibliothèque, l’école, les rencontres lui ouvriront son horizon, à travers vents et tempêtes, inéluctablement.

Tanirt c’est le récit d’une funambule qui passe, sur son fil fragile, d’un milieu à l’autre, n’étant reconnue pleinement ni dans le pays du soleil ni dans le pays de l’ombre et ne s’y retrouvant pas elle-même.

Durant tout le roman, ces deux mondes vont se confronter et parfois s’affronter dans un ombrageux combat, sans cesse installés dans l’entre-deux. Entre espace ouvert et familles closes, entre fêtes et replis dans l’entre-soi, entre racontars et secrets, entre tentative d’insolence et obéissance inévitable, entre endurance et fragilité, entre entraide et méfiance, entre solitude et partage, entre sorcellerie et rationalité, entre monotonie et évasion, entre étroitesse et immensité, entre pudeur et débauche, entre fantasme et réalité, entre chant et silence, entre fête et labeur, entre loyauté et trahison, entre intime et social, entre mirage et vérité, entre joies et chagrins, entre fantasme et réalité, entre liberté et contraintes, entre tradition et modernité, entre histoires individuelles et Histoire collective, entre vie et mort, entre deux langues, entre reproduction et acceptation de la perte, entre deux mondes.

Tout au long du périple auquel le lecteur est convié, des thèmes récurrents reviennent de façon obsédante. Les choix déchirants, la hantise de la déchéance, la soif de réussite, la peur de l’autre, l’importance de l’éducation pour les parents mais emplie de contradictions entre la volonté de perpétuer la tradition et la volonté d’intégration dans la culture du pays d’accueil, l’exigence du mariage pour les filles et leurs lois entre amour désiré et mariage imposé, arrangé ou consenti, la volonté de déracinement et la solidité de l’enracinement, l’importance primordiale de la nourriture comme démonstration de réussite et d’accueil festif, la force de la superstition, l’influence des fantômes familiaux.

Mika Kanane a choisi d’adopter une écriture fragmentaire où s’imbriquent les souvenirs, cernés au fil des chapitres. Par sauts et gambades les images galopent comme une chevrette qui ne recule devant aucun obstacle à franchir, sans souci de chronologie. Le temps se contracte ou se dilate au gré de l’importance accordée à un épisode. Il est indispensable de remettre en ordre des débris d’existence en forgeant une cohésion interne qui établit l’unité de l’ensemble.

L’auteur choisit la mélodie, la mélopée pour conjurer le risque de la mort d’une civilisation, d’une culture, d’une langue, de traditions ancestrales. C’est cette voix chantée se coulant dans les métaphores qui donne au récit toute son intensité, sa profondeur intense qui envoûteront le lecteur.

« Je m’appelle Tanirt. Mon corps, ma tête vivent entre deux continents, deux pays éloignés. L’un le vert est la couleur première, où l’eau naît comme une source intarissable et dont le ciel est aussi lourd par moments que des boulets de plomb. L’autre, le rouge, porte le feu du désert, la dureté de la pierre et un ciel bleu immense, mais qui ne donne aux gens que l’illusion de la générosité ». « L’âme de ma mère me possède parfois, je voudrais me détacher d’elle pour ne pas me sentir si étrangère. Je ne veux plus aujourd’hui marcher dans ses pas ».

Après de multiples péripéties compliquées, Tanirt, à la fois bergère en sandales et citadine en talons aiguilles, finira par accepter d’endosser toutes les composantes de sa personne dans sa vérité intime. Apaisée, après de longs et âpres conflits avec son histoire paradoxale qui lui permettront d’embrasser le monde avec moins de peurs, ce seront des retrouvailles assurées et assumées avec son moi profond.

Combien il est difficile de fouiller dans son passé pour faire revivre des moments éloignés et parfois gardés enfouis et que les mots permettent de faire revenir. Combien il est parfois angoissant de choisir une voie qui nous satisfasse quand nos chemins sont, au départ, tortueux. Il s’agit pour l’héroïne de trouver la bonne distance, celle où elle va pouvoir respirer.

Mika Kanane nous propose, durant la lecture du récit, un compagnonnage qui nous emporte dans un univers énigmatique qui nous devient finalement familier. C’est la vie qui nous est donnée à lire dans toute sa complexité qui se construit jour après jour, année après année dans ses grands et petits instants.

N’est-ce pas par le récit le plus intime qu’on touche à l’universel ? La réalité d’une existence, on ne peut, peut-être, la saisir que par petits bouts, par petites touches impressionnistes.

Cette vie individuelle, qui peut paraître si singulière, réussit cette prouesse de rejoindre des interrogations collectives qui nous taraudent tous. Chacun d’entre nous pourra en capter certains traits.

Comment en finir avec les injonctions, s’éloigner de traditions qui enferment sans renier ses origines ?

Quand notre lignée vient d’un ailleurs pour s’ancrer dans un autre pays aux traditions et à la culture très différentes, faut-il s’intégrer ou se fondre ? Et que mettons-nous derrière ces mots ? Qu’en est-il, par exemple, lorsque la religion est autre ?

Comment échapper aux injonctions transmises souterrainement par notre famille et qui ne nous appartiennent pas ?

Comment transmettre à sa descendance un héritage aux composantes si diverses, un récit soutenable d’une histoire qui se dissout, qui se transforme, qui oblige à faire des choix parfois complexes et déchirants ?

Comment réussir à accepter de vivre en funambule sur une frontière sans perdre l’équilibre ?

Comment accepter certains compromis avec les traditions familiales sans pour cela sombrer dans la compromission ou le déni ?

Comment rester un être debout et digne par des pas de côté en acceptant d’exister au plus près de soi ?

Ce sont toutes ses questions que ce roman nous appelle à approfondir sans jamais nous y engluer. Et c’est ce qui fait la force éclatante de cette véritable épopée.

 

Pierrette Epsztein

 

C’est grâce au plaisir et à la musique des mots que Mika Kanane a écrit des poèmes dès son plus jeune âge et qu’elle n’a jamais cessé. Mika Kanane travaille dans une grande entreprise. Elle est aussi chanteuse et comédienne. Tanirt, paru aux éditions Amenzo en avril 2018, est son premier roman.

 

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A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.