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Sur Azur noir d’Alain Blottière - Histoire chancelante (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 28.02.20 dans La Une CED, Ecriture

Sur Azur noir d’Alain Blottière - Histoire chancelante (par Patrick Abraham)

 

Il est rare qu’à seize ans, dans un été parisien caniculaire, on craigne de devenir aveugle, des filaments, des taches, des voiles sombres obscurcissant la clarté désolante du monde. Il est rare qu’un malicieux hasard vous fasse habiter 14 rue Nicolet dans l’immeuble même (1) où M. Paul Verlaine, communard pardonné et poète, Mme Mathilde Verlaine née Mauté et Mme Mauté de Fleurville ont accueilli, fin septembre 1871, M. Arthur Rimbaud, poète lui aussi, et de quelle façon ! et fugueur. Il est rare (on s’appelle Léo et on commence à écrire des vers parnassiens dans lesquels se distingue la curieuse influence d’Olivier Larronde) qu’on voie Verlaine trembler dans son salon puis rejoindre quelques jours plus tard le trublion ardennais dans la lingerie (c’est à présent, nouveau splendide hasard ! la chambre de notre Léo) où on lui a dressé un lit et où une poitrine et un dos imberbes sont étreints et caressés. Pour Léo, ange pasolinien à sa manière, une voisine qui a l’âge de sa mère et dont l’appartement correspond à la salle à manger des Mauté puis son professeur de français caresseront et étreindront tour à tour sa nudité lisse.

Février 2020. Bref séjour en Inde du Nord où je me heurte et m’émerveille – où je m’émerveille puis me heurte. Bénarès, comme Venise, doit être visitée en hiver quand le Gange est haut et les ghâts menacés d’inondation ; quand, outre les banals détritus, les bouses bovines, les ordures ménagères déversées des fenêtres, etc., des flaques fangeuses obligent à se déplacer avec lenteur dans les ruelles humides comme si on redoutait de réveiller quelque dieu assoupi qui ne serait pas nécessairement propitiatoire.

Les lances acérées des yeux bleu pâle de Rimbaud fascinent Léo qui l’entend ânonner « Le Bateau ivre » devant des littérateurs incrédules et, je le présume, barbichus. Consulté, le docteur Lalumière (que le hasard est facétieux, décidément !) ne comprend rien à cette cécité à éclipses. Comme Gabriel face à Thomas Elek dans Le tombeau de Tommy auquel renvoie un autre locataire du 14 rue Nicolet, le vieux peintre M. Printz, rescapé de la Shoah, la captivité de Léo s’accentue. Rimbaud est fichu à la porte par les Mauté et l’adolescent en vacances le suit avec exactitude dans ses errances, ses colères, ses emménagements et déménagements successifs : je laisse les futurs lecteurs d’Azur noir découvrir comment se terminera le roman et où aboutiront les troubles ophtalmiques du personnage principal qui chargent de brouillard le cadre quotidien pour qu’en surgisse un second mieux approprié à ses attentes ou à ses regrets. Qu’on sache seulement qu’on y trouvera quelques-unes des plus saisissantes pages sur ce qu’a été ou ce qu’a pu être le Paris rimbaldien des boulevards, des cafés et des taudis.

 

La pièce où je dors, où je travaille, où je m’ennuie, tient plus de la cellule monastique dévoyée que du studio d’agrément. Mais les propriétaires sont presque toujours absents. Mais je domine l’activité du fleuve. Mais ce palais du dix-huitième siècle, aussi vacillant, lézardé et inchauffé soit-il, me console du confort moderne. Mais la terrasse est large comme le parvis d’une petite église des Pouilles ou de Calabre et je pourrais y bavarder avec Allen Ginsberg s’il s’y photographiait avec Peter Orlovsky et Gary Snyder, épié par un chat rancunier.

Azur noir est une pleine réussite (2). Que j’aime l’écriture patiente d’Alain Blottière et la construction impeccable de son récit. Que j’aime, comme dans Rêveurs, son attention sans mépris à la rumeur de l’époque, à ces bifurcations sur la Toile (Snapchat ; WhatsApp ; YouPorn) ou à ces musiques (Train food de XXXTentacion) qui occupent tant les lycéens et les lycéennes d’aujourd’hui.

 

Dès mon réveil, même s’il a plu, je  m’assois sur les marches décolorées, frissonnant par procuration. Des pèlerins, des sâdhus, des enfants entrent dans l’eau froide, s’y immergent, y font leurs ablutions, s’y savonnent. Des barques accostent ou s’éloignent. Une vache abandonne un instant le tas d’offrandes rituelles qu’elle fouillait pour me jeter un coup d’œil réprobateur.

 

Comme Léo, j’ai croisé Rimbaud, non à Paris ou ici, à Bénarès, mais sur les rives de la Semois et à proximité d’un lavoir belge. Je lui ai souri, je lui ai tendu la main, j’ai voulu lui parler. Il m’a ignoré et a continué sa route en me traversant comme si j’étais, moi et non lui, une ombre importune.

 

Lire Blottière sur un ghât du Gange est une expérience étrange. Il crachine, des garnements jouent au cricket, des chants de dévotion montent ou descendent jusqu’à moi. Mes regards circulent de mon livre aux eaux brunâtres et des eaux brunâtres au ciel : où suis-je et quelles images vont s’interposer entre la réalité et moi ?

(1) Alors hôtel particulier, nous précise l’auteur, dont les deux derniers étages n’avaient pas encore été ajoutés.

 

(2) Je recommande à ceux qu’Azur noir et Léo auront conquis de s’intéresser à la totalité de l’œuvre d’Alain Bottière - au Tombeau de Tommy et à Rêveurs que j’ai cités mais aussi à Saad, son premier roman, où la figure de Rimbaud apparaissait déjà, à L’Enchantement, à son essai très personnel sur Siwa, L’Oasis, et au subjuguant Comment Baptiste est mort.

 

Patrick Abraham.

Bénarès, Pondichéry.  Février 2020.

 

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