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Sur André Gide et une anthologie (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 16.04.20 dans La Une CED, Ecriture

Sur André Gide et une anthologie (par Patrick Abraham)

 

1) « L’art ne doit avoir d’autre but que lui-même. Tout se résume en ces mots : C’est un but et non un moyen » (Lettre à Pierre Louÿs, 3 janvier 1890).

La question de la moralité ou de l’utilité morale de la littérature a très tôt captivé Gide comme le montrent ses lettres à Pierre Louÿs et ses conversations avec Oscar Wilde avant l’effondrement judiciaire de celui-ci. Il y a apporté des réponses diverses au fil des années, de l’orgueilleux retrait symboliste de ses vingt ans aux engagements multiples de la maturité. Plusieurs « affaires » récentes ont rouvert le débat. Dans le climat actuel, il est risqué de défendre l’a-moralité de l’art et de la littérature puisqu’on en arrive ou en arrivera à décrocher les tableaux de Gauguin ou de Balthus des cimaises et, pourquoi pas ? demain, à cause de sa passion pour Gian Giacomo Caprotti dit Salai, à envoyer Léonard en Enfer. C’est un vaste problème que je n’aurai pas l’outrecuidance d’examiner dans cette page. La grandeur de Gide fut de l’interroger sans relâche.

2) « J’entrai ; c’était la nuit ; un groupe d’enfants jouaient aux cartes ; des hommes se querellaient ; dans le coin des haillons dormaient. Tout cela réduit, entassé, l’un sur l’autre. Je pris une tasse de café. – Rien ce premier soir » (Lettre à Eugène Rouart, 3 avril 1895).

Bourgeois éduqué dans un strict puritanisme protestant dont il eut du mal à s’extraire, dont il ne s’est peut-être jamais extrait, il y a chez Gide, dès ses séjours en Tunisie, à Biskra, puis en Italie avec Paul-Albert Laurens en 1893-1894, et pas uniquement pour des raisons sensuelles, ne soyons pas aveuglés par nos obsessions et prohibitions contemporaines, une fascination pour la périphérie sociale, l’encanaillement, les lieux troubles, les individus et les situations équivoques. A Paris, il arpentait les boulevards, seul ou avec Henri Ghéon, en quête moins de corps (car ce que l’on sait de l’érotique gidienne permet de supposer, comme pour Cingria dans ses vagabondages vélocipédiques, que les choses restaient furtives) que d’enivrements, de poursuites épuisantes le conduisant rarement à la pleine satisfaction. Julien Green, dans son Journal inédit, s’étonne de le trouver si jeune d’allure à soixante ans passés. Madeleine, dans les couloirs d’un train envahis de lycéens, en Algérie, pendant leur voyage de noces, lui confia qu’il ressemblait à un dément ou à un criminel. Lisons les Cahiers d’André WalterLe Traité du Narcisse ou même Paludes. Lisons Les Nourritures terrestres, L’Immoraliste et Les Caves du Vatican. Le moins qu’on puisse noter, c’est que la libération africaine fut également pour lui une émancipation littéraire. En traversant la Méditerranée en bateau, ce sont aussi les contorsions décadentes à la Lorrain et les paysages brumeux à la Régnier ou à la Rodenbach qu’il a jetés par-dessus bord. Je me revois à seize ans déambulant avec Ménalque et Nathanaël dans les tristes rues de Reims. Ah ! ennuis provinciaux, détestations familiales !

 

3) « Quand vous me parliez de ce devoir absolu que l’on a d’être un saint, pressentiez-vous que nulle parole ne pouvait me ramener plus violemment ? Ah ! que j’avais raison de redouter votre rencontre ! » (Lettre à Paul Claudel, 7 décembre 1905).

Gide, adolescent, était un lecteur quotidien et scrupuleux de la Bible. Sa mère et Madeleine demeurèrent jusqu’à leur mort d’intransigeantes figures qu’effaraient toute embardée dans les chemins du « vice », comme on disait alors, et tout défi à la normalité. Les échanges avec Claudel, puis les conversions successives et l’insistance prosélyte de Jammes et de Ghéon, le firent douter de la voie qu’il avait empruntée – sa voie, de plus en plus singulière et capitale même si ses adversaires prétendaient qu’il n’avançait de trois pas que pour en reculer de deux. André Gide et Dieu ! André Gide et les Evangiles ! André Gide et la part du diable, ajouterait Mauriac avec un gloussement perfide ! Au moins, moderne antimoderne en l’occurrence, n’a-t-il pas renoncé au combat spirituel. Au moins a-t-il cherché, par ce dialogue permanent avec lui-même qu’illustre son œuvre dans sa variété et ses contradictions, autant à inquiéter autrui qu’à s’inquiéter.

 

4) « Le communisme, à présent, fait fausse route ; il ne peut se sauver qu’en cessant de se mettre à la remorque de Moscou » (Lettre à Roger Martin du Gard, 10 avril 1936).

Il faut louer le courage politique de Gide quoique certains comme Aragon l’aient jugé calculateur ou insincère. En soutenant l’URSS en 1936, il s’aliéna sa classe d’origine tout en continuant à être regardé avec suspicion par la gauche. En ayant l’honnêteté, après son voyage en Russie avec Herbart, Dabit qui y mourut, et Jef Last, de relater ce qu’il y avait observé, d’exprimer ses craintes, sa consternation, ses déceptions, il s’attira de nouvelles haines sans que les anciennes eussent faibli. On n’oubliera pas non plus son long périple au Congo et au Tchad en 1925-1926. Tous les frais en étaient pris en charge par le gouvernement, ou presque. On les accueillait, Marc Allégret et lui, comme des visiteurs de haut rang. Il aurait pu se taire. Il se renseigna. Il parla. Il dénonça au retour les abus, les concussions, les scandales, les travaux forcés dont il avait été le témoin. S’il appréciait l’aisance dans la vie courante, s’il fut frileux et douillet jusqu’à en exaspérer ses proches, s’il lui fallait emplir ses malles de chandails et de couvertures, le confort littéraire ne fut jamais la préoccupation principale de Gide.

 

5) « C’est le jour de la Résurrection qu’elle est morte. Il semble qu’elle l’ait choisi. Le pasteur Maury viendra pour l’inhumation qui aura lieu mercredi » (Lettre à Agnès Copeau, 18 avril 1938).

Madeleine Rondeaux, sa cousine, qu’il épousa sans nul hasard et malgré ses réticences juste après la mort de Juliette Gide en 1895 comme s’il était urgent de la remplacer, fut la personne qu’il aima le plus – mais sans la moindre appétence sexuelle, donc sans accomplissement physique de cet amour. Elle détruisit ses lettres lorsqu’elle apprit son départ pour l’Angleterre avec Marc Allégret, le futur cinéaste du Lac aux Dames et de Gribouille, en 1917. Gide en fut atterré et songea au suicide avant de s’en consoler : Madeleine se détachant de lui et s’enracinant à Cuverville, il avait l’impression de n’avoir plus, esthétiquement et éthiquement, de comptes à rendre. C’est à Juliette Gide surtout qu’il échappa, et de manière définitive, quand cette correspondance fut brûlée. Quant à Madeleine, préférons ignorer ce que lui coûta cet étrange mariage.

 

6) « Le Cheval blanc est composé très bizarrement comme un morceau de musique, avec reprise, à la fin, du thème du début, enrichi, et comme étoffé par le relent des thèmes soulevés au cours du récit » (Lettre à Georges Simenon, 6 janvier 1939).

L’intérêt le plus frappant de cette anthologie (1) est de nous rappeler combien Gide fut attentif aux écrivains de son époque – et parmi eux à ceux dont le talent, l’ambition, la puissance narrative, la force verbale, la facilité stylistique étaient les plus distants des siens. Martin du Gard, Jouhandeau, Saint-John Perse, Romains, Giono, Herbart, Malaquais, Simenon, Michaux, parmi beaucoup d’autres, eurent tour à tour droit à ses éloges, à ses remarques admiratives ou plus sévères, à son soutien matériel et éditorial. Tous n’en furent pas ingrats, par bonheur. Herbart lui ferma les yeux sur son lit d’agonie le 19 février 1951. Je veux nommer ici le lafcadien Robert Levesque qui sonna chez lui à dix-sept ans, en 1926, sur les conseils de Jouhandeau qui avait été son professeur à Saint-Jean-de-Passy, et qui devint l’un de ses compagnons de pérégrination et, avant Yourcenar, dans les « Cahiers du Sud », l’un des premiers traducteurs français de Cavafy. Saluons aussi François Augiéras pour conclure cette chronique : il pista Gide jusqu’en Sicile puis à Nice en juin et août 1950 après lui avoir adressé son livre par la poste puis l’accosta un soir dans le jardin de son hôtel. Ils tremblaient, raconta Augiéras (2), tant ils étaient émus. Ils bavardèrent (dissimulé derrière un cèdre dans l’ombre du parc, les ai-je épiés sans pouvoir les entendre, touché par l’extrême faiblesse de Gide ?), leurs lèvres se joignirent, leurs mains se palpèrent. Preste et radieux, Augiéras disparut dans la nuit.

 

Patrick Abraham

 

(1) Correspondance, 1888-1951, Gallimard, Folio, octobre 2019

(2) Une Adolescence au temps du Maréchal, republication par les Editions de la Différence en 2001.

 

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