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Souffles - Celui qui n'écrit pas son coeur !

Ecrit par Amin Zaoui le 08.11.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Souffles - Celui qui n'écrit pas son coeur !

 

Lors d’une exposition de Picasso, une femme s’est approchée du grand peintre en lui demandant, sur un ton de dégoût :

– Pourquoi cette nudité dans vos toiles, monsieur Picasso ?

– Chère madame, la nudité est dans votre tête, lui a répondu Picasso.

Les écrivains algériens boudent « l’amour ». Ils sont asséchés, moralistes. Donneurs de leçons.

En relisant les doyens comme les nouveaux, je me demande : pourquoi l’écrivain algérien ne regarde-t-il pas la femme ? Ne médite-t-il pas sur la poésie du féminin ? Pourquoi l’écrivain algérien n’a-t-il pas le courage d’aller revisiter les grands rituels célébrant « la beauté » de la femme, contenus dans notre culture populaire ? Les poètes populaires (Chouaraa al malhoun) ont magnifiquement fêté dans les « kasida » le corps féminin, sans tabous, sans peur et sans hypocrisie intellectuelle.

En relisant des poèmes de Sidi Lakhdar Benkhlouf, Djilali Ain Tadles, Abdellah Benkriou, Mohammed Belkheir Benguitoune et d’autres, nous découvrons combien ils étaient courageux et sincères ces poètes populaires. Nous découvrons aussi combien elles sont poétiques nos langues dialectales. En relisantNedjma de Kateb Yacine, La grande maisonLe métier à tisserL’incendie, la trilogie de Mohamed Dib,La colline oubliée ou Le sommeil du juste de Mouloud Mammeri, Le fils du pauvre ou Les chemins qui montent de Mouloud Feraoun, Le muezzin de Mourad Bourboune, La soif ou Les enfants du nouveau monde d’Assia Djebar ou Rih el janoub ou Nihayat al ams (Le vent du sud ou La fin d’hier) de Abdelhamid Benhaddouga, L’As de Tahar Ouattar, Touyour Fi Addahira ou Azzouz Al Kabrane (Des oiseaux à l’heure de midi ou Azzouz Al Kabran) de Merzak Bagtach, Hamaim achchafak (Les pigeons du crépuscule) de Djilali Khallas et d’autres… en relisant ces romans nous découvrons une « humidité » sentimentale.

Mais d’où vient-elle cette humidité sentimentale ?

1) La plupart de nos écrivains sont des « ruraux », dont la culture dominante favorise les valeurs de « la honte » et du repli.

2) La révolution algérienne, par sa forte présence, n’a pas laissé grande place aux « choses du cœur ».

3) L’éducation religieuse n’a pas permis aux écrivains d’accéder au développement de la culture « de l’œil ». Il est recommandé de « baisser le regard » dès le passage d’une femme.

4) Nous sommes nés dans une société dont la culture dominante considère « la femme belle » comme une « sédition » (une fitna).

Fuyant l’image de la femme « aimée ou aimante », nos romanciers se sont réfugiés dans « l’image » de « la mère » avec tout ce qu’elle symbolise de « sainteté » et de « maternité ».

Chez le romancier algérien, l’unique image de la femme porteuse du peu de « sentimental » et de « charnel » est l’étrangère (en l’occurrence la femme française).

Même la langue française n’a pas libéré l’écrivain algérien de sa mémoire rurale.

Le roman algérien est esclave du discours d’histoire et de morale. Loin du miel du plaisir.

 

Amin Zaoui

 

La série "souffles" est publiée dans le quotidien algérien "Liberté"

 


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A propos du rédacteur

Amin Zaoui

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Rédacteur


Amin Zaoui est un écrivain algérien né le 25 novembre 1956 à Bab el Assa (Algérie). il écrit chaque jeudi deux articles un en arabe dans le quotidien arabophone echorouk et en français dans le quotidien francophone liberté.

 

 

 

1984-1995 : enseignant à l’université d'Oran (département des langues étrangères)

1988 : Doctorat d'État en littératures maghrébines comparées

1991-1994 : directeur général du Palais des Arts et de la Culture d’Oran

2000-2002 : enseignant à l’université d’Oran (département de la traduction)

2002-2008 : directeur général de la Bibliothèque nationale d'Algérie

2009 : membre du conseil de direction du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC)

Conférencier auprès de plusieurs universités : Tunis, Jordanie, France, Grande-Bretagne.

 

Publications en français

Les romans d’Amin Zaoui ont été traduits dans une douzaine de langues : anglais, espagnol, italien, tchèque, serbe, chinois, persan, turque, arabe, suédois, grec…

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups (roman), éditions le Serpent à plumes, Paris, 1997

Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordinaire (essai collectif), éditions L'Art des livres, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997

La Soumission (roman), édition le Serpent à Plumes, Paris, 1998 ; 2e édition Marsa, Alger. Prix Fnac Attention talent + Prix des lycéens France

La Razzia (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 1999

Histoire de lecture (essai collectif), éditions Ministère de la Culture, Paris, 1999

L’Empire de la peur (essai), éditions Jean-Pierre Huguet, 2000

Haras de femmes (roman), éditions le Serpent à Plumes, 2001

Les Gens du parfum (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

La Culture du sang (essai), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

Festin de mensonges (roman), éditions Fayard, Paris, 2007

La Chambre de la vierge impure (roman), éditions Fayard, Paris, 2009

Irruption d’une chair dormante (nouvelle), éditions El Beyt, Alger, 2009

 

En arabe

 

Le Hennissement du corps (roman), éditions Al Wathba, 1985

Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellectuels au Maghreb, éditions OPU, 1994

Le Frisson (roman), éditions Kounouz Adabiya, Beyrouth, 1999

L'Odeur de la femelle (roman), éditions Dar Kanaân, 2002

Se réveille la soie (roman), éditions Dar-El-Gharb, Alger, 2002

Le Retour de l'intelligentsia, éditions Naya Damas, Syrie, 2007

Le Huitième Ciel (roman), éditions Madbouli, Égypte, 2008

La Voie de Satan (roman), éditions Dar Arabiyya Lil Ouloume, Beyrouth ; éditions El Ikhtilaf, Alger, 2009

L'Intellectuel maghrébin : pouvoir - femme et l’autre, éditions Radjai, Alger, 2009