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Shangrila, Malcolm Knox (2ème recension)

Ecrit par Yann Suty 18.01.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Océanie, Asphalte éditions, Roman

Shangrila (The Life), trad. de l’anglais (Australie) Patricia Barbe-Girault, 512 p. 22 €

Ecrivain(s): Malcolm Knox Edition: Asphalte éditions

Shangrila, Malcolm Knox (2ème recension)

 

A la fin des années 60, il était le plus grand des surfeurs. Une légende. « Le Grand Homme », le surnommait-on. Dennis Keith alias DK. « Tout a été dit sur lui, le plus grand surfeur sur la planche, le fumeur de joints, l’accro à l’héroïne, le génie complètement allumé, le taré, le schizo, le type qui fait pschitt, le ouais mais c’est ».

« Dans l’eau, j’étais un génie, un pur génie ».

Dans l’eau, DK savait quoi faire. Il regardait les vagues et tout devenait naturel. Les autres surfeurs étaient ébahis par son talent, sa maîtrise, sa capacité à exécuter des figures que personne n’avait jamais vues. Il était un pionnier, un créateur, qui a complètement défini une discipline. Tous les autres se sont mis à le copier.

« Y’avait quelque chose dans l’eau qui m’aplanissait. Sur la terre ferme, j’étais qu’un ado balourd, un poisson sans eau, je suffoquais ».

Il a le profil du mythe. Une vie à 150 à l’heure et une mort jeune.

« C’t’histoire elle est toute écrite, je continue. Légendaire, héroïque. J’suis Morrison, Hendrix, Joplin, Moon. Adios bye bye, mort trop jeune en laissant un joli cadavre.

– Mais vous êtes pas mort ».

Ouais et Jagger non plus. Jagger Giga Jag’/Ziggy Zaggy et zigzags/J’ai fait des zigs et des zags  entre mes zigs et mes zags/Ouais ! Vas-y DK t’es le meilleur !

« C’ment qu’tu peux en êt’ sûre ? » je fais.

Je suis le deux-en-un : la légende morte qui se démerde pour voir le reste du film.

Juste, assis à côté de la sortie.

« T’souviens de la phrase sur le rocher, je fais.

– DK vit ?

– Ouais c’est ça, ben penses-y.

Elle y pense. Nada.

P’tit coup de pouce.

Pourquoi ils auraient écrit DK VIT, s’il est toujours en vie ? »

Eh oui, DK vit. Il avait tout pour mourir jeune, mais il n’est pas mort et aujourd’hui, il a 58 ans, il pèse 115 kg, il ne surfe plus et il vit avec sa mère, « sa M’man », dans un village de retraités.

Ce n’est pas sa mère biologique. Elle ne l’a pas tout à fait adopté, elle l’a trouvé dans une cimetière à côté de leur maison (la bien nommée Shangrila du titre), à côté de la plage, comme s’il avait été recraché par l’océan.

Il a été trouvé dans un cimetière, il a passé toute son enfance dans une maison située juste à côté, si bien qu’il était surnommé « le zombie » quand il était plus jeune. Depuis ses premiers jours, c’est l’histoire d’un mort ou presque.

Tout au long de sa carrière, DK a toujours refusé les interviews. Un jour, il accepte de se confier à une journaliste qui devient sa foutue Bi-Ographer, sa FBO.

Malcolm Knox alterne les chapitres entre le présent et le passé de DK pour nous raconter comment le surfeur de légende est devenu ce balourd vivant avec sa mère, aux lunettes aviateur scotchées en permanence sur le nez. Si la construction est, somme toute, assez classique, l’auteur se démarque par sa narration. Il passe sans arrêt du « je » au « tu » et au « il ». Au début, l’effet est un peu déstabilisant, mais rapidement le lecteur trouve l’équilibre comme le surfeur le trouve sur sa planche.

Cela permet d’appréhender la vie de DK selon plusieurs perspectives, comme s’il était une espèce de schizophrène aussi bien capable de faire part de ses crises existentielles que de s’étudier de l’extérieur, avec un certain recul. C’est une manière brillante de rendre compte de sa folie. On est loin de l’image du surfeur cool, sourire carnassier, plages de sable blanc, mers turquoises, palmiers.

DK est un artiste qui parvient à concentrer sa folie sur son art, mais celle-ci va tôt ou tard le submerger. Il parvient à la canaliser par le surf, mais c’est aussi le surf qui le rend de plus en plus fou.

 

Yann Suty


  • Vu : 1932

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A propos de l'écrivain

Malcolm Knox

Malcolm Knox, né en 1966 à Sydney, journaliste sportif et écrivain, il est l’auteur de quatre romans.

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock