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Romans et nouvelles (1959-1977), Philip Roth en la Pléiade

Ecrit par Léon-Marc Levy 07.12.17 dans La Pléiade Gallimard, La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Roman, USA

Ecrivain(s): Philip Roth Edition: La Pléiade Gallimard

Romans et nouvelles (1959-1977), Philip Roth en la Pléiade

 

Romans et nouvelles (1959-1977), Philip Roth, trad. de l'anglais (États-Unis) par Georges Magnane, Henri Robillot et Céline Zins et révisé par Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Édition de Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Préface de Philippe Jaworski, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, 1280 p.

 

(Encore) pas de Nobel pour notre patriarche de Newark, mais cette offrande tout de même : le début de la publication de son œuvre par la collection La Pléiade de Gallimard. Et quel début ! Les cinq premiers romans, les premières nouvelles, un Philip Roth sémillant, insolent, transgressif, en un mot réjouissant. On se rappelle les vagues que provoquèrent ses œuvres du début, en particulier dans la pudibonde Amérique, réactionnaire et antisémite. Car les écrits de Roth, publiés à cette époque, sont probablement dans son œuvre les plus libres et surtout les plus provocateurs. Qu’il s’agisse de sexe – ah, Portnoy ! – de judaïsme ou de conformisme américain, Philip Roth rompt les discours entendus, emporte les digues de la bien-pensance, bref, fait pleinement œuvre d’écrivain !

Ce premier volume de la Pléiade nous offre donc :

« Goodbye, Columbus », un recueil de nouvelles datant de 1962

« La plainte de Portnoy » (initialement intitulé Portnoy et son complexe) (Portnoy’s complaint 1969)

« Le sein » (The Breast 1972)

« Ma vie d’homme » (My Life as a Man 1974)

« Professeur de désir (Professor of Desire 1977)

Parler de Philip Roth, c’est parler, bien sûr, de New-York, et des Juifs. Comment faire autrement ? Pourrait-on faire autrement ? Philippe Jaworski, qui signe une superbe préface à ce volume, répond (en partie, la chose est trop complexe) à cette question :

 

« « Tu ne peux pas les oublier un peu, tes Juifs ? » demande Maria à Nathan Zuckerman dans la Contrevie. Non, ce serait trop facile, ils sont inoubliables. C’est même impossible : ils font retour, incessamment. Ils sont les fantômes de la fiction – d’éternels revenants dans des romans dont les intrigues sont construites comme le dialogue d’un écrivain (Juif américain) avec lui-même sur le sens de sa pulsion – ou de sa passion – judéographique. Pourquoi les Juifs ? Autant demander Pourquoi la fiction ? »

 

La Judéité de Roth, présente dans tous ses romans et nouvelles, n’a rien d’une aspiration au communautarisme. Au contraire, c’est une révolte continue contre le poids assommant du pathos juif, des traditions, d’une culture fermée et paranoïde. Portnoy est le flambeau de Roth. Et pourtant, Roth est complètement Juif. On pense à Spinoza qui, rebelle au point d’être exclu à vie de la synagogue, n’en est pas moins juif par ses modes de pensée, ses interrogations itératives, la raideur de sa morale, son amour de la liberté. On pense aussi à un autre Juif célèbre, Sigmund Freud, qui, tout en prenant toutes les distances possibles avec le judaïsme, se déclarait profondément juif.

Littérairement, Roth est le fils de Saul Bellow et de Bernard Malamud, qui sont les grands écrivains juifs américains qui ont brisé le mythe d’une littérature juive américaine. Tous les romans et nouvelles de ce volume en sont une démonstration : la judéité y est un élément essentiel, mais pas le judaïsme (dans ses dimensions spirituelles ou rituelles) – la culture juive est omniprésente, mais loin d’une quête religieuse. L’œuvre de Roth est aussi juive que celle de Martin Scorsese est italienne : complètement mais pas du tout.

L’aboutissement de cet apparent paradoxe, d’un Roth juif-mais-surtout-pas est évidemment, s’agissant d’un écrivain, la langue de son œuvre. Savante quand il en décide, argotique et savoureuse comme le yiddish des rues de Newark ou de New York. Sa manière de raconter s’apparente souvent aux fameuses histoires juives qui animent les repas, les fêtes ou les rencontres de rue. Il suffit de se rappeler le célèbre incipit de Portnoy :

 

« Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que, durant ma première année d’école, je crois bien m’être imaginé que chacun de mes professeurs était ma mère déguisée »

 

C’est un sens très particulier que Philip Roth assigne au concept de « livre juif ». Il revendique ce terme pour son Portnoy mais en précisant à quel point il signifie pour lui bien autre chose qu’attendu :

 

« C’est une certaine forme de sensibilité […] : la nervosité, la promptitude à s’exciter, le côté ergoteur, la dramatisation, l’indignation, le caractère obsessionnel, la susceptibilité, la mise en scène – et surtout la discussion. La discussion et les cris. Les Juifs n’arrêtent pas, vous savez. Ce n’est pas ce dont il parle qui fait qu’un livre est juif, c’est que jamais ce livre ne la ferme. Ce livre ne vous laissera pas tranquille. Il ne vous lâchera pas. »*

 

Magnifique entreprise de Gallimard que le chantier de l’œuvre de Philip Roth à publier. Philippe Jaworski, l’équipe des traducteurs, des documentalistes, des concepteurs, Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy, Ada Savin, tous ceux et celles qui ont contribué à ce volume ont accompli un travail remarquable.

 

Quel beau cadeau pour les fêtes de fin d’année !

 

Léon-Marc Levy

 

* : in « L’art de la fiction » Ph. Roth

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A propos de l'écrivain

Philip Roth

 

Ecrivain américain

Petit-fils d’immigrés juifs originaires de Galicie arrivés aux États-Unis au tournant du XXe siècle, fils d'un modeste agent d'assurances chez Metropolitan Life Insurance Company, il a une enfance heureuse à Weequahic, quartier de la petite classe moyenne juive de Newark, qui sera la scène principale d'un grand nombre de ses livres.

Après des études à Rutgers à Newark, à l'Université de Bucknell en Pennsylvanie, puis à l'Université de Chicago, il y enseigne les lettres, puis la composition à l'Université de l'Iowa jusqu'au début des années 60, lorsqu'il s'établit à New York pour se consacrer à l'écriture.

Il reprendra ses activités d'enseignant de manière intermittente, en littérature comparée, à Princeton et l'Université de Pennsylvanie, jusqu'en 1992. Il vit aujourd’hui dans le Connecticut.

 

 


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil