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Réflexions sur l’état et le Diable (suite) (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy le 10.09.20 dans La Une CED, Les Chroniques

Réflexions sur l’état et le Diable (suite)  (par Léon-Marc Levy)

 

Discours d’état et irraison

Il s’agit pour le maître politique de mettre en place sa domination sur l’aire des mots pour imposer son ordre signifiant. Dans les zones du langage sans cesse on côtoie le symbolique et l’émergence des signes de l’inconscient. L’ordre des discours ne peut s’imposer à la raison, surtout dans l’espace des possessions démoniaques. Il suffit de pointer le lieu, étroit et excentrique, d’où s’énonce le dire des possédées comme cri de désir inextinguible, lieu frontière, coupure dans le tissu relationnel entre individu et groupe, pour repérer qu’il interdit au discours d’état de s’adresser à la raison. C’est que la coupure dont il est question, individu/groupe, n’est que le reflet porté de l’autre coupure, constitutive des sujets barrés en ceci qu’ils ne soutiennent de désir qu’au champ de l’Autre. Le corpus de la parole d’état se fait discours de l’Autre et le projet des docteurs en science est d’occuper cette fonction par la magie d’une parole adorable. Ce dont il s’agit dans la grammaire qui régit le rapport du discours médical aux acteurs et spectateurs de la scène des possessions, joue et se nourrit de fils souterrains et nocturnes, constituants ténus d’un texte dont l’adresse se fait non à la raison, mais à la pulsion irrépressible mais manipulable, en résumé à ce qui fonde l’irrationnel dans l’aire des groupes humains.

Pour faire du jeu du Diable quelque chose du plat de lentilles de Jacob – à pouvoir en remporter le droit d’aînesse symbolique – l’état doit fonder la prééminence de sa raison sur une adhésion dont le fondement est la déraison : le consentement de la société civile ne peut se faire que si l’état et ses représentants s’instaurent en objets d’amour. Le mariage entre l’individu et l’état est mariage d’amour ou n’est pas. Le consensus se tisse des fils des manques dans la vie des hommes, savoir, sexe, mort, et se manifeste par la demande hystérique d’un maître capable de combler les trous. Dans les affaires de fiançailles amoureuses, les billets doux, les mots d’amour, tissent la trame symbolique qui tient ensemble les consentements des partenaires, les « je t’aime » véhiculant à l’évidence moins de tendresse altruiste que la quête inquiète et obsessionnelle des mots de l’autre comme garants d’existence. Dans le rapport d’amour au chef politique les mots ont la même fonction : ils suturent le « contrat » avec le grand Autre. Ce n’est pas du tout prétendre ici que le renoncement au désir de chacun que constitue l’acceptation des règles du groupe ne prenne pas tout son sens dans la raison logique de l’histoire : il est la condition du cadrage de la Horde Primitive et le point d’appui inévitable du progrès des civilisations. Mais que cette raison de l’histoire universelle prenne corps à se fonder sur les zones les plus irrationnelles de chacun, voilà le paradoxe que nous voulons souligner.

Tout consensus à l’état englobe la déraison. Si le pullulement des mythèmes dans les langages sociaux ne suffisait pas à nous en convaincre, l’histoire le ferait à coup sûr : comment rendre compte, sans cette hypothèse-clé, des gigantesques enthousiasmes de masse qu’ont pu soulever les régimes totalitaires ? Il est pourtant clair à tous que ces états développent jusqu’à l’intolérable l’oppression sur les corps économiques et sexuels et pourtant, on l’a vu et on le voit encore, plus que tout autre, l’état totalitaire sait capter l’amour des peuples.

Il n’y a pas là trace de mystère. Rien n’est plus « social » que le fascisme, c’est frappant, portant jusqu’à un terme caricatural, et sous le couvert de « justice sociale » ou d’« égalité » (verbe dont il serait bon de découvrir enfin les ombres inquiétantes), la négation des corps sexuels en leur donnant une structure d’accueil dans de nouvelles mythologies totalisantes : culte de la force physique, louange du corps asexué, apologie du peuple ou de la race contre l’individu (nazisme) ou des intérêts du Parti contre les minorités (stalinisme). Le système de production totalitaire est, plus que le libéral, producteur de plus-value donc de surexploitation du corps des prolétaires. Mur devant le désir. Machine à briser les corps. Castrateur omnipotent. Et pourtant, ça marche ! Et pourtant l’individu y adhère contre toute logique rationnelle. Il donne son corps à l’état, contre toute nature. Et donner son corps à l’état n’est pas trop dire : les femmes italiennes le formulaient tel quel, offrant leur corps, leur matrice, au Duce.

Magie et danger du mot. C’est lui qui est l’instrument du tour de passe-passe qui fait de l’état totalitaire l’Autre par excellence. L’assise fondatrice de tout pouvoir gît dans la fonction magique et ordonnatrice du verbe subjuguant du Führer, du Duce et du mode signifiant fasciste.

 

Léon-Marc Levy

 

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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /