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Quatre saisons en enfance, Catherine de la Clergerie (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart le 10.07.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Quatre saisons en enfance, Catherine de la Clergerie, éd. Maurice Nadeau, mai 2019, 163 pages, 17 €

Quatre saisons en enfance, Catherine de la Clergerie (par Patryck Froissart)

Candide au féminin ?

La narratrice à la première personne de ce « roman éclaté » se campe en effet comme une ingénue qui, depuis l’enfance, découvre et subit l’autre et le monde au hasard des circonstances, au gré des rencontres, au cours des transformations de son corps et de l’évolution de sa psyché.

 

Première saison : Née en 51

Candide au féminin ?

Oui et non, puisque tout au long de la première de ces quatre saisons, intitulée Née en 51, Catherine, alias Cathou, de sexe féminin pour l’état civil et l’entourage familial, agitée par des pulsions antagonistes, éprouve une sourde et puissante inclination pour les filles qu’elle fréquente, développe de la répulsion à l’encontre des garçons après qu’un « grand » a tenté de l’embrasser de force, et connaît son premier grand amour lors de vacances partagées avec son cousin Sylvain.

La narratrice traduit ce vertige non seulement en mettant en scène ses réactions, ses sentiments, sa relation avec les uns et les unes mais encore, par le truchement d’une confusion subtile des genres grammaticaux en passant ici et là brusquement en parlant d’elle/de lui du… féminin au masculin et inversement, plongeant ainsi dans le trouble lecteurs et lectrices.

Mademoiselle Le Quéret […] a serré ses doigts sur mon bras en hochant la tête tellement elle en était certaine :

– C’est un garçon manqué.

J’ai tout de suite su qu’elle avait raison ; maman a même souri, donc c’est vrai […], bon, mais alors elle ne peut pas continuer à me parler comme si j’étais une fille…

 

Deuxième saison : Près du Loing

Sous ce titre amusant, alternant allers et retours de Châlette, lieu de naissance et résidence familiale, à Montargis, l’auteure revit ses années d’école, de collège et de lycée, sous formes successives d’anecdotes villageoises, de portraits de personnages locaux, de figures et de propos d’enseignants l’ayant marquée, de commentaires critiques sur tel ou tel contenu d’enseignement, de déambulations contemplatives de promeneuse solitaire dans les rues d’une ville présentée comme figée, et figeant ses résidents de façon oppressante dans le passé, et de récits expressifs de ses relations complexes et épisodiques avec ses condisciples.

Vision intérieure, personnelle, subjective du déroulement de cette seconde période, que l’auteure inscrit dans un cercle sociocentrique qui s’élargit peu et qui s’achève au moment où, son cursus scolaire terminé, elle quitte Montargis et l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte.

Nous quitterions Montargis et ses vestiges qui tentaient une dernière fois de nous attirer dans le gouffre du temps, nous irions à Paris, la ville éternelle qui ne parle que de l’esprit…

 

Troisième saison : Un amour en 74

D’Avignon à Paris, Auteuil, la chambre sous les toits, les boulots précaires, mal payés, peu attractifs et éphémères, la dèche, mais un livre, la rencontre, l’amour, le partage, l’insouciance… Un tableau qui peut faire penser à La Bohème d’Aznavour…

La narration, non linéaire, est alerte, toute de petites touches, en pointillés ; un patchwork de prises de vues sur le vif, un kaléidoscope de souvenirs, un puzzle d’impressions et d’émotions. Cela pourrait paraître décousu, mais tout se tient, l’ensemble reconstituant une nouvelle tranche de vie à la tonalité globalement harmonieuse, toute de tendre dérision et de douce mélancolie. Transition heureuse en dépit de la précarité.

Il n’y a pas de travail pour Théo. Mais Théo travaille. Son lieu privilégié est le café. La main tournant la petite cuiller dans l’expresso, les yeux dans la rue, il travaille.

Nous nous rendons à son lieu de travail préféré. Je commande un chocolat.

 

Quatrième saison : Un squelette lumineux

Les années passent… Révélations mal vécues de secrets de famille… La mort d’un frère, la mort du père, la mort de la mère… D’âcres remontées de bile contre les petites et grandes injustices vécues à diverses périodes de la vie… Ici le temps du récit rejoint le présent de l’auteure, alors que survient la maladie, ultime injustice… qui fait ressurgir celles du passé.

Beaucoup de colère en vous… Votre foie chargé de toxines.

[…]

Je ne supporte pas l’injustice. Ça pourrait être ça, la colère dans mon foie ?

Dans cette dernière saison, le ton change. La narratrice, sexagénaire, porte sur les années écoulées un regard rétroactif qui a gagné en lucidité dans sa vision du monde dégagée en partie du filtre d’ingénuité des saisons antérieures bien que comportant toujours une bonne dose d’étonnement et de candeur face au comportement d’autrui, et l’écriture se charge en conséquence d’un goût d’amertume.

 

Et l’auteure boucle la boucle avec ironie dans un épilogue intitulé Après-tout :

Je ne suis pas devenue un homme. Je suis resté un garçon pour qui le « e » était absent.

[…]

Mais à ce qu’il paraît, je suis devenue une autrice. Je n’arrive pas à m’y faire.

 

Roman éclaté, donc, dont la composition non linéaire, fragmentée, correspond bien à ce qui se passe chez celui/celle qui laisse son esprit librement vaquer dans les méandres d’un passé d’où ressurgissent plus ou moins aléatoirement écueils de souffrance et îlots de bonheur.

Une belle lecture.

 

Patryck Froissart

 

Catherine de la Clergerie a écrit de nombreuses pièces pour la jeunesse, diffusées dans l’émission « Les Histoires du Pince-Oreille » sur France Culture. Son plus grand succès, Padipado, la Sorcière du TGV, a été créé en 1997 au théâtre Le Sémaphore à Nantes par Janick Fiévet et sa troupe d’enfants. Cette pièce, éditée chez Retz, est disponible en CD Radio France. Elle a animé durant une dizaine d’années en région parisienne des ateliers d’écriture et de jeu théâtral avec des enfants de classes primaires.

 

 

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ipagination Editions), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc.